L'espoir venu d'ailleurs

2078, les êtres humains vivaient dans la peur. Ils savaient, depuis plusieurs années, qu'une énorme météorite allait s'écraser sur la terre, détruisant ainsi l'humanité.
Malgré le fait qu'ils l'avaient vu venir, il n'y avait aucun moyen d'y échapper. La conquête spatiale n’était pas encore assez avancée, il était  impensable d'aller se réfugier sur une autre planète.
Cette météorite arrivait quelques décennies trop tôt pour nous.
Tout ce nous pouvions faire, c’était d'attendre notre fin, espérant un miracle.
Et, contre toute attente, le miracle eut lieu. Et il venait de l’espace. Les scientifiques avaient capté un message, venant de la galaxie d'Andromède. Venant d'une race encore inconnue, une race extraterrestre.
La joie d'avoir enfin la réponse à une des questions de l'humanité, qui est "sommes-nous seuls dans l'univers", était faible, vu les circonstances. Après tout, l'humanité allait disparaître.
Malgré cela, les chercheurs étudiaient ce message, et s’efforçaient de le traduire.
Ils ne purent contenir leur joie quand ils annoncèrent qu'ils avaient enfin décrypté le message, et que celui ci était un nouvel espoir pour l'humanité.
Le message disait simplement :


"Nous venons vous aider."


S'en suivit une période de fête sur la Terre. Finalement, nous n'allions pas tous mourir ! Une race extraterrestre, sûrement en avance sur nous niveau technologie, allait venir nous sauver !
Et, de plus, nous allions enfin rencontrer des êtres d'une autre planète, et ils n'étaient pas hostiles !
Les scientifiques avaient répondu à ce message. Ils avaient envoyé, avec des appareils sophistiqués, spécialement conçus pour ça, le message suivant :


"Nous vous attendons. Le peuple de la Terre vous remercie pour votre aide".


Plusieurs jours ont passé après cela, et pas un signe de nos nouveaux amis de la galaxie d'Andromède. Mais qu'importe, ils avaient promis de venir nous aider, et la météorite n'allait s’écraser que dans quelques mois.
Puis vint enfin le jour où nous avons reçu une réponse de leur part. Une réponse qui nous fit basculer dans notre profond désespoir, dont nous pensions être enfin sortis pour de bon.
Leur réponse était :


"Notre message ne vous était pas destiné".

Texte de Kamus

Pensées volatiles

Tic-Tac

C'est le seul bruit qu'on entend dans cette salle de classe. Tout le monde a l'air d'avoir étudié pour cet examen. Enfin, tout le monde, sauf moi. Ma feuille est toujours vierge. Comme moi, d'ailleurs. Marie m'a encore mis un râteau la semaine dernière. Regardez-la, écrivant à toute vitesse sur sa feuille. Évidemment, quand on a des parents riches, qui vous payent un professeur particulier, tout devient plus facile. De toute façon, je n'ai aucun sentiment pour elle. C'était juste histoire de perdre enfin ma virginité.
Et il y a plein de poissons dans l'océan.

Tic-Tac

Marion a un certain charme. Tiens, elle a l'air de ne pas connaître certaines réponses. Son petit air chafouin la rend plus mignonne d'une certaine façon. Est-ce qu'elle a un copain ? Il faudra que je me renseigne.

Tic-Tac

L'heure passe trop lentement quand on n'a rien à faire. Je ne peux même pas sortir mon portable de peur de me le faire confisquer. Tout le monde a l'air d'être à fond sur sa copie. Même ce gros lard de Lucas. Regardez-moi ce gros porc. Je me demande comment il peut être aussi gros alors qu'on lui vole toute sa bouffe à la cantine. Il ne sait que pleurer, même quand on le tabasse, il ne réplique pas. Après les cours, je vais aller lui taxer ses thunes, ça lui fera ça en moins pour s'acheter des hamburgers. Quel loser.

Tic-Tac

Je m'ennuie grave. Ah, ça y est, Claudio a l'air d'avoir fini. Peut être va-t-il rendre sa copie et demander à sortir de la classe ? Ça serait bien, comme ça, je sortirai en même temps. J'ai bien envie de me rouler un petit joint, mais je n'ai plus de tabac, et lui en a toujours.
Et de toute façon, s'il n'en a pas, avec le fric de l'autre gros porc, on ira en acheter.

Tic-Tac

Bon, à priori, on n'a pas le droit de sortir avant la fin. Cette horloge commence à me taper sur les nerfs. Putain, y a Lucas qui me regarde. Pourquoi il sourit, ce con ? J'ai bien envie de lui crier de baisser les yeux. Putain, je vais lui en coller de belles à la sortie.

Tic-Tac

Bientôt la sonnerie, j'en peux plus. J'en peux plus de n'entendre que cette putain d'horloge. L'autre connard me regarde encore. On dirait un psychopathe. Pourquoi il sourit comme ça ?

Tic-Tac

J'ai un mauvais pressentiment. Mais... attends...
Il n'y a jamais eu de putain d'horloge dans cette salle de classe !

Boom

Texte de Kamus

Lâches

La guerre a de nombreux visages. Nous connaissons tous le front et ses horreurs, de Verdun à Sarajevo, la mort et la désolation. Nous connaissons tous ces récits de soldats, ceux des grandes batailles et des survivants, tous ces héros et ces salauds qui font l’Histoire. Ce que l’on connaît moins en revanche, ce sont les témoignages de trouillards, de vermines. Ces gens médiocres qui cèdent à la peur panique causée par le conflit. C’est ce que je vous propose aujourd’hui.

Ils sont trois à courir comme des damnés dans des champs dévastés par les obus. Ils sont crevés, la poitrine en feu, mais aucun ne songe à faire une pause. Ce sont des déserteurs, et seule la potence attend ceux qui se font attraper. Oh, ils ne sont pas fiers de fuir le front, d’abandonner leurs camarades et de trahir ainsi leur pays. Tous ont un goût amer dans la bouche et pleurent d’être aussi faibles. Peut-être que plus qu’aux sanctions, c’est à la honte qu’ils tentent de se soustraire. Fabrice est différent de ses compères, lui est satisfait de son choix et pour rien au monde ne reviendrait en arrière. Trop de tranchées, de cadavres, de rats et d’absurdes offensives meurtrières. « Que l’état-major monte au créneau et nous en reparlerons ! » s’était-il dit avant de prendre sa décision.

La course dura toute la nuit, du crépuscule à l’aube. Ils prirent finalement une pause dans une petite clairière à l’orée d’une forêt. S’adossant à un arbre, Henri s’exclama fébrilement :

« On ne peut pas s’arrêter longtemps, on va se faire choper sinon. »

Fabrice répondit par un hochement de tête, les paumes appuyées sur ses genoux. Auguste, tout autant en nage que les autres, tentait vainement de faire croire le contraire en bombant le torse. Il rétorqua à ses camarades :

« Il est inutile de gambader au hasard dans la nature, on va s’épuiser et en plus, on est facile à pister. Non, faut qu’on trouve une planque ou des chevaux. Sans ça, dans trois jours, on se balancera au bout d’une corde. »

Les autres avaient l’air convaincus par les arguments de l’homme. Ils n’avaient du moins pas la force ou l’envie de rentrer dans un débat. Fabrice renchérit :

« Et où allons-nous trouver une planque et des chevaux ? Ce coin à l’air complètement mort et, en plus, on ne sait même pas où on est. - On suit la route, il y a des chances qu’on tombe sur un patelin, compléta Henri avant d’être coupé par Auguste. - Et là, on se sert du fusil pour braquer les habitants du bled. On récupère ce dont on a besoin, tout en se débarrassant de ces uniformes. Et arrêtez de me fixer avec vos yeux puant la couardise, je vais m’en charger. »

Bien sûr, cette dernière occurrence était avant tout un moyen pour lui de s’affirmer en tant que chef du groupe. Il avait toujours aimé diriger et être obéi, cela n’allait pas changer en cavale. Tous se mirent donc en route en longeant le sentier de terre. Les trois soldats ne prononcèrent pas un mot durant de longues heures, jusqu’à ce qu’un vieil homme en charrette croise leur chemin. Auguste se mit en travers de la route et le vieillard tira sur les cordes de son attelage pour stopper ses animaux de trait. L’obstruant leva la main en signe de paix, et questionna d’une voix exagérément forte son interlocuteur.

« Bonjour monsieur, pouvons-nous savoir où vous allez et avec quelles marchandises ? »

Le vieux sembla troublé par la question.

« Eh bien, soldat, je livre ces vivres et cet alcool au front. Mais qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous faites aussi loin du front sur ce chemin perdu ? »

Les larrons essayèrent de contrôler leur anxiété mais la tâche se révéla particulièrement ardue. Auguste s’approcha d’un tonneau, suivi du regard par son propriétaire. Il fit couler un peu de vin, le but et le recracha.

« Cela ne te concerne pas. Tu as l’air suspect, nous allons donc réquisitionner ta charrette jusqu’à ton point de départ où nous inspecterons ton stock. »

Henri, qui commençait à trembler, braqua son arme sur le conducteur.

« Je ne vous suivrai pas. J’ai ici une lettre du capitaine Ernest certifiant de mon honneur. Vous n’avez pas l’autorité pour me mettre aux arrêts ! » Henri tremblait de plus en plus. « Maintenant, cessez cette comédie et laissez-moi passer où vous aurez des problèmes avec lui ! » lança l’inconnu.

Henri tira un coup de feu directement dans la poitrine du bonhomme interrompant brusquement son discours. Contrairement aux apparences, ce coup ne fut pas tiré par erreur ou accident, certainement pas. Henri avait pressé consciemment la détente par crainte que ses compagnons ne se dégonflent et ne laissent la charrette filer. Les deux complices le regardèrent, interloqués, mais aucun ne formula de reproche. Ils étaient tous trop heureux de pouvoir reposer leurs pieds et sauver leurs peaux en même temps. Fabrice enfila les frusques du cadavre et ils cachèrent le corps dans la forêt avant de reprendre la route. Les deux autres se dissimulèrent sous une bâche au cas où ils croiseraient un autre passant.

Le groupe poursuivit sa route mais préféra s’éloigner de l’itinéraire entamé par le vieil homme afin d’éviter de croiser d’éventuelles connaissances qui pourraient reconnaître la charrette. Ils quittèrent la voie principale pour prendre une route tortueuse qui s’enfonçait dans la forêt. Cette dernière était accueillante et il s’en dégageait une petite odeur de noisette. Les feuillages étaient d’un vert éclatant et le soleil éclairait magnifiquement bien les lieux. Ces petits détails influencèrent beaucoup le choix du trio. Quelques heures plus tard, le jour déclinant, un village apparut au détour d’un croisement. Une petite bourgade rustique assez typique du Nord-Est de la France qui, coup du destin, avait l’air intacte. Les rares habitants qui étaient dehors restèrent cois puis rentrèrent chez eux à la vue de Fabrice. « Une bande de péquenots » pensa celui-ci. Une jeune femme s’approcha de lui. Il remarqua qu’elle ne devait pas avoir plus de quatorze ans. De longs cheveux noirs cachaient une partie de son visage. « Joli visage. » se dit le cocher, avec ses yeux d’un vert pâle et ses lèvres pulpeuses. Il lui fit un grand sourire puis la salua.

« Bonjour monsieur, je peux vous demander ce que vous venez faire dans notre paroisse ? » dit-elle avec un ton se voulant être le plus respectueux possible. - Tu peux, ma jolie. Nous… Je cherche un endroit où passer quelques jours, histoire de me reposer avant de reprendre la route. Tu en connais un, par hasard ? - Nous n’avons pas d’auberge, mais si vous avez un peu d’argent, ma grange vous est ouverte. - Pas vraiment, mais je peux te laisser un tonneau de vin en échange. T’es d’accord, ma puce ? »

Avec les restrictions et les réquisitions engendrées par la guerre, il savait que la fille allait sauter sur cette occasion en or.

« C’est une super idée ! Je vous conduis tout de suite chez moi. »

Sur le chemin, Madeleine confessa qu’elle vivait seule depuis 1914, son père étant conscrit et sa mère engagée en tant qu’infirmière dans un hôpital de campagne. Elle était très inquiète, voilà plusieurs mois qu’elle n’avait plus de nouvelles d’eux. Elle souhaitait alors savoir s’il avait quelques informations à ce propos. Ce n’était pas le cas.

La ferme de la jeune dame était en périphérie du bourg, une petite exploitation d’orge et de blé. Quelques bêtes étonnamment grasses dormaient dans un champ voisin. Le véhicule s’arrêta dans la petite grange gorgée de foin. La gamine quitta son invité en lui promettant de lui apporter un repas chaud le lendemain matin. Les deux passagers clandestins sortirent vite de sous la bâche en s’étirant longuement.

« Eh bien, nous voilà au moins en sécurité, commenta Auguste. - On va vraiment dormir dans cette grange pendant plusieurs jours ? Il fait un froid de canard, on va crever gelés, reprit le second. - Qu’est-ce que tu veux de plus, on ne va pas braquer la gosse. On dort là pendant un ou deux jours, on ira dans autre patelin refourguer toute cette merde. Ensuite, on passe la frontière suisse ou espagnole, pourquoi pas aller en Amérique. »

Le ton du chef de fortune était très autoritaire, il ne souhaitait pas un dérapage avec les habitants du coin et craignait une éventuelle foule en colère sortant fourches et torches. Les deux types étaient trop fatigués pour remarquer le silence du troisième. Ils se mirent donc d’accord pour éviter les vagues et se firent discrets en attendant de partir. Ils dormirent emmitouflés dans le foin et la chaude bâche de laine. Fabrice, lui, dut dormir avec la couverture que lui confia Madeleine. Il ne parvint cependant pas à trouver le sommeil. L’odeur de la fille imprégnait le tissu, il adorait ce parfum. Voilà des années qu’il n’avait pas vu sa femme ou même connu la chaleur d’une autre. Il se tournait, se retournait pour essayer de s’assoupir, en vain. Moult images et divers scénarios défilaient dans sa tête, impliquant Madeleine et lui. Il ne pourrait dire combien de temps s’était écoulé, mais la nuit était noire.

Entendant ses camarades ronfler, il se leva et prit la direction de la maisonnée. Les alentours étaient particulièrement brumeux, impossible de voir à plus de trois mètres. Seule la lointaine lumière filtrant à travers les vitres de la chaumière permettait au soldat de se repérer. La température était glaciale mais cela lui importait peu, il ne la sentait même pas. Tel un possédé, il arriva à la fenêtre où il vit l’objet de son fantasme. Madeleine était couchée, son lit près du feu de cheminée éclairant toute la pièce. Bien qu’elle portait une nuisette laissant une large place à l’imagination, il aimait regarder ses formes et sa poitrine qui n’étaient pas cachées par la couverture. Il baissa son pantalon, empoigna son membre et commença un va-et-vient. Cela ne lui suffisait pas, il lui fallait plus. Il fonça vers la porte d’entrée. Dans son excitation, il ne nota pas que la brume s’était doucement approchée de lui, elle pouvait à présent lui lécher le visage. L’accès verrouillé, il tourna la poignée dans tous les sens puis donna un violent coup d’épaule dans le bois solide. La jeune fille se réveilla en sursautant. C’est à ce moment-là que Fabrice entendit un bruit assourdissant, une éructation inhumaine qui le perturba profondément, émanait de la brume. Il ne pouvait dire d’où provenait exactement le son. Terrorisé, l’ancien soldat remonta son pantalon et courut à toutes jambes vers ses compagnons. Il put voir, par la lucarne, l’adolescente réfugiée sous ses draps. Le brouillard s’épaississait à vue d’œil, impossible de retrouver son chemin. Fabrice se retourna dans tous les sens, essayant de repérer l’adversaire. Il entendit une multitude de rires enfantins, des rires qui avaient quelque chose d’inhumain. Ces sons ne pouvaient pas provenir de quelque chose de terrestre. C’est à ce moment-là qu’il vit ce qui le menaçait. Il hurla comme il n’avait jamais hurlé.

Henri et Auguste se levèrent brusquement lorsqu’ils entendirent le beuglement de leur ami. Se précipitant à l’extérieur fusil en main, les deux hommes ne purent le rejoindre à cause de l’opacité de la brume. En courant vers le hurlement, ils tombèrent seulement sur les vêtements décharnés et ensanglantés de Fabrice. L’innommable éructation recommença et d’un accord tacite immédiat, ils coururent vers la maison. Les rires se firent de plus en plus oppressants, de plus en plus proches. Une main attrapa la jambe d’Auguste, une petite main blanche couleur crème dont les doigts étaient extrêmement longs et griffus. En forçant brutalement, il réussit à se défaire de l’emprise mais les griffes l’avaient profondément blessé. La porte en chêne ne tint pas face aux assauts multiples de cette chose. Les fuyards investirent en vitesse l’abri et barricadèrent la porte avec les meubles les plus massifs qu’ils trouvèrent. On pouvait entendre les murs être grattés de toutes parts et des chuchotements incompréhensibles. Le blessé s’assit sur le premier siège à sa portée et pressa ses blessures en poussant de petits gémissements. Effectuant un garrot, son camarade remarqua que la plaie noircissait et cette tâche sombre se répandait sur le reste de ses membres. Auguste était fiévreux, convulsait par à-coups. Henri sortit donc violemment Madeleine de son lit, tétanisée, pour y installer le malade qui se trouvait alors dans un semi coma. Il la saisit par les deux épaules et gueula.

« C’est quoi ça !? Qu’est-ce qui se passe !? »

Il eut pour seul réponse quelques pleurs.

« Réponds, bordel de merde ! »

Elle continuait à pleurer. Il gifla sans retenue la pauvre fille qui s’effondra sur le sol, il saisit son arme et pointa le canon sur elle.

« Parle, ou je te fusille comme un chien ! »

Madeleine essuya le sang et la morve coulants de son nez puis commença à bafouiller.

« Ça arrive, pour vous… »

Devant le regard circonspect et plein de haine de l’homme, elle reprit.

« Nous lui offrons les voyageurs attirés par… Ne me tuez pas, pitié. - Qu’est-ce qui arrive ! S’époumona Henri. - Ça », pleura la gamine.

Une seule question vint à son esprit, simple et sans fioriture.

« Pourquoi ? - Ça nous protège de la guerre et de la faim. - Comment on l’arrête ? » demanda-t-il, la voix tremblante.

« Je ne sais pas. »

L’adolescente reculait tout en répondant, comme pour échapper à une éventuelle balle. Henri baissa son arme et fouilla de fond en comble la demeure avec l’espoir de trouver une solution miracle. Les grattements se transformèrent en raclements puis en coups. Les chuchotements devinrent de plus en plus forts jusqu’à devenir un véritable cœur anarchique psalmodié dans une langue gutturale inconnue. Madeleine rampa sous son lit et se mit en position fœtale en espérant échapper au sort des étrangers. Auguste convulsa, comme lors d’une crise d’épilepsie, la souillure noire se répandait sur tout son être dans un maelström de douleurs indescriptible. Henri accéléra sa fouille, détruisant le mobilier et cherchant dans les endroits les plus incongrus. C’était sa manière de ne pas céder à la panique. Les murs commencèrent à se craqueler, comme de la peinture trop ancienne. La brume se répandit dans la pièce, submergeant le lit puis toute la maison. Henri pouvait seulement discerner un son d’os broyés dans le vacarme sortant de la brume. Il tira un coup de feu, essayant de viser en direction du bruit. Cela n’eut aucun effet. Pendant qu’il rechargeait son arme, une silhouette énorme, asymétrique avec une multitude d’appendices approcha. Elle était secondée par un cortège de figures humanoïdes de petites tailles. Leurs corps étaient totalement disproportionnés. Certains avaient une tête colossale, d’autre une jambe et un bras plus longs que le corps et les traînaient en marchant. Lorsqu’ils s’approchèrent suffisamment pour que le malheureux puisse les voir distinctement, il ne poussa ni hurlement ni gémissement, son cerveau était paralysé par cette vision. Ses yeux ne purent admettre l’existence d’une telle horreur et s’éteignirent. Ce fut ensuite son cœur qui ne put supporter autant de terreur.

La dernière chose qu’entendit Madeleine cette nuit-là fut un coup de feu et un bruit d’os broyés. Elle ne sortit de sa cachette que bien plus tard, suite aux appels de riverains. Elle courut se blottir dans les bras de Léopoldine, sa chère voisine. Alphonse, son mari, la rassura. « Ne t’en fais pas ma petite, nous allons tous t’aider à reconstruire ta maison. - Est-ce que ça fonctionne, est-ce que nous sommes à l’abri de la guerre ? Répondit-elle, la voix étouffée par la poitrine de Léopoldine. - Oui, ma chérie. Nous payons pour cela. » assura doucement la voisine en lui caressant paisiblement les cheveux.

Texte de Wasite

Le pommier de Monsieur Fergunson

Il l’avait détesté au premier regard. Ce n’était pas que Monsieur Fergunson était très capricieux et exigeant, mais voir de sa chambre ce grand pommier dans son jardin le déprimait.

Sa vieille voisine l’avait pourtant prévenu lorsqu’il avait emménagé. Un charabia mal articulé dans un patois douteux concernant un tueur, sa dernière demeure, son cadavre disparu et quelques autres détails. Monsieur Fergunson n’avait même pas cherché à lui expliquer. Il avait assez d’expérience maintenant pour savoir que les gens ne le comprendraient jamais, pas même ses proches. Il aimait ça. Les faits divers, les histoires morbides, les films d’horreurs... à 63 ans, c’était sa seule passion. Quand il avait vu cette maison à vendre, son histoire sanglante, près de la côte, avec cet immense jardin et son unique arbre, il n’avait pas hésité.

Inutile de dire qu’aujourd’hui, il regrettait son choix.

De toute façon, il ne pouvait pas être aidé par cette vieille femme, avait-il songé en soupirant. Elle était morte. Une des plus grosses branches de l’arbre l’avait écrasée dans son jardin, pendant qu’elle jardinait. Il n’avait pu que se ruer à l’extérieur, trop tard, et découvrir l’horrible spectacle.

Monsieur Fergunson frissonna. Il valait mieux ne pas y penser. Il se tourna dans son lit, du côté de la fenêtre, et vit l’arbre. Il se sentit soudainement très vieux et fatigué. Il regarda ses mains couvertes de terre. Tous ces évènements le dépassaient.

La police était venue chez lui. Le retraité s’en était bien sorti. Elle lui avait juste demandé de faire venir un élagueur. Ce dernier était monté à l’arbre sous l’œil attentif de Fergunson, jusqu’à disparaître dans les feuillages, et ne jamais redescendre. Disparu. Volatilisé. Le pauvre homme était allé se coucher, les yeux fixés sur les feuillages, ne parvenant pas à s’endormir. Il n’avait trouvé qu’une casquette, deux jours plus tard, au pied de l’arbre.

Il soupira.

Par chance, on n’avait trouvé aucune preuve concernant la venue de l’élagueur chez lui. Il aurait vraiment eu du mal à expliquer ces deux morts à trois jours d’intervalle.

Il repensa à la suite et frissonna.

Non, il n’avait finalement pas de chance.

Sa sœur était venue le voir. Ils avaient discuté autour d’une table, à l’ombre de ce pommier.

Sarah Fergunson avait remarqué que son frère était étrange. Il semblait inquiet, ne l’écoutait qu’à moitié. Elle l’avait vu, les yeux fixés sur ce grand pommier. Elle avait observé l’arbre à son tour. Il devait faire une vingtaine de mètres de haut. Sarah avait porté son attention sur ses fruits. Ses pommes semblaient appétissantes. C’était la saison, après tout. Elle en avait cueilli une.
Et s’était arrêtée.
Avait-elle entendu un cri en provenance du tronc ? Non, bien entendu. Cela avait dû être son imagination. Elle avait souri puis croqué dans la pomme.
Un nouveau cri avait retenti. C’était son frère. Curieusement, elle n’était pas inquiète. Elle était même incroyablement détendue. C‘était encore une hallucination. Elle s’était sentie soudainement terriblement mal, comme si son corps s’écrasait de l’intérieur. Sans trop savoir pourquoi, elle avait crié à son tour.

Son cœur s’était arrêté.

Monsieur Fergunson repensa à sa sœur. Il n’avait pas prévenu la police, bien sûr. Comment l’expliquer ? « Ma sœur est morte empoisonnée et c’est la faute du pommier. » Personne ne pourrait le croire. Il n’était pourtant pas fou. Soit quelqu’un lui jouait de bien mauvais tours, soit cet arbre était...  eh bien, Monsieur Fergunson ne savait plus quoi en penser.

Donc non, il n’avait pas prévenu la police.

Il avait pris une pelle, creusé un trou dans son jardin, et y avait mis le cadavre de sa sœur.

En une heure, le trou avait été bouché.

Fou de rage, durant sa besogne, il avait donné un coup de pelle dans ce pommier de malheur.

Avait-il entendu un cri ?

Monsieur Fergunson était toujours sur son lit, le sommeil ne venait pas. Il détourna le regard de la fenêtre et observa la terre sur ses mains.
Non, cela ne pouvait pas se passer comme ça. Dès demain, il allait appeler quelqu’un pour déraciner cet arbre. Peu importe le prix. Le pommier ne serait plus qu’un très mauvais et lourd souvenir.
Il s’endormit.

Monsieur Fergunson rêva. Il rêva de sa sœur qui l’appelait. De l’histoire de la maison, du meurtrier qui l’avait habité. De son corps disparu. Il vit un homme blond lui parler. Le meurtrier. Ses propos n’étaient pas plus compréhensibles que ceux de la pauvre vieille et son étrange patois. Mais il lui parlait. Sa sœur cria encore plus, lui disant qu’elle était bloquée. Puis elle se tut. L’homme blond le regarda durant ce qui semblait être une éternité. Son regard se fit plus perçant et Monsieur Fergunson se réveilla.
Les déracineurs arrivèrent dans l’après-midi. Assez froidement, le retraité leur avait demandé de venir incognito. L’homme, un dénommé Cyril, et la femme, Stéphanie, observèrent l’arbre et le jardin puis commencèrent à sortir leurs outils. Pendant que la femme s’occupait avec le propriétaire des procédures juridiques, son compagnon commençait les premières manœuvres dans le jardin.

Un cri retentit.
Monsieur Fergunson ne s’était jamais senti aussi mal.
Mais l’homme leur dit simplement de venir.

Pendant qu’ils accouraient, Monsieur Fergunson remercia Dieu.
Cyril, pâle comme la mort, leur montra.
Il avait commencé à déraciner l’arbre.

Sous ses racines, on distinguait un cadavre.


Stéphanie poussa un cri.

Monsieur Fergunson reconnut ces cheveux jaunis. Il reconnut le tueur de ses rêves. Les racines et lui ne faisaient maintenant plus qu’un. Stéphanie criait toujours. Cyril appela la police. Tout se passa ensuite très rapidement.

Une branche de l’arbre attrapa la femme et l’emporta dans ses feuillages. Son cri disparut avec elle. Cyril fuit en hurlant. Une racine lui attrapa le pied et l’emporta dans les tréfonds de la terre.

Monsieur Fergunson tomba à genoux. Il pleurait.

« Pourquoi, dit-il, pourquoi me laisses-tu vivre ? »


Il fixait le cadavre et reconnut le regard de son cauchemar. Il était persuadé qu’il souriait.

Il n’eut pas de réponse.

Monsieur Fergunson alla dans sa chambre. Il ne savait pas quoi faire. Il s’écroula sur son lit. Une sirène retentit. La police. La voiture s’arrêta devant chez lui. Ils arrivèrent par la porte de derrière, par le jardin.

Monsieur Fergunson les observa, de sa fenêtre, passer devant le pommier.

L’arbre s’anima. Ce n’était pas le vent.

Monsieur Fergunson tourna la tête, regarda ailleurs. Des cris retentirent.


Il détestait cet arbre.

Texte de Tac

NoEnd House

Pour commencer, je me dois de préciser que Peter Terry était addict à l'héroïne.

Nous étions amis à l'université, et nous avons continué de nous voir après que j'ai eu mon diplôme. J'insiste sur le "je". Il a abandonné la fac après deux années passées de justesse. Après avoir quitté ma chambre du campus pour un petit appartement, je n’ai plus vu Peter autant qu'avant. Nous parlions par messagerie de temps en temps (AIM était roi à l'époque, avant que Facebook s'implante). Il y a eu une période où il n’a plus été en ligne pendant cinq semaines d’affilée, mais je ne m'en inquiétais pas. Toxico qu'il était, il était connu pour se ficher un peu de tout, je supposais qu'il m'avait oublié. Puis, une nuit, je l’ai vu se connecter. Il m’a envoyé un message avant que je puisse lancer la conversation.

« David, mon vieux, il faut qu’on parle. »

C’est là qu'il m’a parlé de NoEnd House. On l'appelle comme ça parce que personne n’a jamais atteint la sortie. Les règles étaient assez simples et plutôt clichées : si tu arrives jusqu'à la dernière pièce de la maison, tu empoches 500$. Il y avait 9 pièces en tout. La maison était située hors de la ville, à plus ou moins 6 bornes de chez moi. Apparemment, Peter avait essayé et perdu. Il était accro à l’héroïne et sans doute d'autres substances, donc j’ai supposé qu’il était défoncé et qu’il avait pris peur devant un fantôme en carton ou un truc du genre. Il m’a dit que c’était beaucoup trop dur pour être réussi par qui que ce soit. Que ce n’était pas naturel.

Je ne l’ai pas cru. Je lui ai dit que j’allais y jeter un oeil le lendemain soir. Il a essayé désespérément de me convaincre de ne pas le faire, mais sur le moment, 500$, ça me paraissait trop beau pour être vrai. Je devais y aller. Je me suis mis en route le lendemain soir.

Quand je suis arrivé, j’ai immédiatement senti qu'il y avait quelque chose d’étrange à propos de cette maison. Vous avez déjà vu ou lu quelque chose qui ne devrait pas être effrayant, et qui pourtant vous provoque un méchant frisson dans le dos ? C'était ça. J’ai marché vers le bâtiment et le malaise s’est intensifié quand j’ai ouvert la porte.

Mon cœur a ralenti et j’ai lâché un soupir de soulagement en entrant. La pièce ressemblait à un simple hall d’hôtel décoré pour Halloween. Aucun employé n'était présent. À la place, un panneau qui disait : « Première pièce par ici. Huit suivent. Atteignez la fin et vous gagnez ! » J’ai ricané et je suis allé vers la première porte.

La première pièce était presque risible. Le décor ressemblait au rayon Halloween d’un supermarché, avec des draps suspendus tenant lieu de fantômes et des zombies animatroniques qui laissaient échapper un grognement enregistré quand on passait devant. Tout au bout de la pièce se trouvait une sortie ; c’était la seule porte, excluant celle par laquelle j’étais entré. Je suis passé à travers les fausses toiles d’araignée et me suis dirigé vers la seconde pièce.

Un brouillard m’a accueilli en ouvrant la porte de la deuxième pièce. Elle était d’un autre niveau en termes de technologie. Non seulement il y avait une machine à brouillard, mais une chauve-souris était suspendue au plafond et volait en cercle. Effrayant. Il y avait une bande-son d’Halloween médiocre, du genre qu'on trouverait dans un Tout à 1€, qui passait en boucle dans la pièce. Je n'ai pas repéré de chaîne stéréo, mais je suppose que des enceintes étaient dissimulées quelque part. J'ai marché au milieu des rats mécaniques qui parcouraient la pièce et je me suis dirigé vers la porte en gonflant ma poitrine.

J'ai posé la main sur la poignée et j'ai immédiatement senti mon coeur s'emballer. Je ne voulais pas ouvrir cette porte. Le sentiment d’effroi qui m’a atteint était si fort que je pouvais à peine réfléchir clairement. Après quelques instants terrifiés, la logique a repris le dessus, je me suis ragaillardi et je suis entré dans la pièce suivante.

C’est dans cette pièce que les choses ont commencé à changer.
À priori, elle ressemblait à une pièce normale. Entièrement vide, une chaise était simplement posée au milieu du plancher en bois. Une lampe dans un coin éclairait pauvrement la pièce, lançant quelques ombres sur le sol et les murs.

C’était ça le problème. Des ombres. Plusieurs.

Il y avait d’autres ombres que celle de la chaise. J’étais à peine entré dans la pièce et j’étais déjà terrifié. C’est à ce moment que j’ai su qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Sans même y réfléchir, j'ai immédiatement tenté de rouvrir la porte par laquelle j'étais entré. Mais elle était verrouillée de l’extérieur.

J'étais ébranlé. Y avait-il quelqu’un qui fermait les portes derrière moi ? Pas possible. Je l’aurais entendu. Il y avait une sorte de mécanisme automatique, peut-être ? C'était possible. Mais j’étais trop effrayé pour y penser plus que ça. Je me suis retourné et les ombres étaient parties. Celle de la chaise restait, mais les autres n’étaient plus là. Je me suis lentement remis en marche. J’avais déjà eu des hallucinations quand j’étais petit, donc j’ai pensé que les ombres n'étaient que le fruit de mon imagination. J'ai commencé à me sentir mieux arrivé à la moitié de la pièce. Je regardais le sol tandis que j'avançais, et c’est là que je l’ai vue.

Ou plutôt, que je ne l’ai pas vue. Mon ombre n’était pas là. Je n’avais pas le temps de crier. J’ai couru aussi vite que j’ai pu jusqu'à l’autre porte et je me suis engouffré sans réfléchir dans la salle suivante.

La quatrième pièce était peut-être la plus dérangeante. Alors que je fermais la porte, toute la lumière a eu l’air de se faire aspirer dans la pièce précédente. Je me tenais là, entouré d'obscurité, incapable d'esquisser un mouvement. Je n’ai pas et n’ai jamais eu peur du noir, mais j’étais absolument terrifié. Toute vision m’était retirée. J’ai tendu la main devant mon visage, et si je n'avais pas su que je le faisais, je n’aurais pas pu dire qu’elle était là.

"Obscurité" n'est pas le mot. Je ne pouvais rien entendre non plus. C’était un silence de mort. Même dans une pièce insonorisée, on peut encore s’entendre respirer. On peut encore entendre qu'on est en vie.

Je ne pouvais pas.

Après un moment, j’ai commencé à tituber droit devant moi, ma seule perception restante étant mon coeur qui battait la chamade. Il n’y avait pas de porte en vue. Je n’étais même pas sûr qu'il y en avait une cette fois.

Et puis, un bourdonnement à peine perceptible est venu perturber le silence.

J’ai senti quelque chose derrière moi. Je me suis retourné d'un coup, mais je pouvais à peine voir le bout de mon nez. Mais je savais que c’était là. Le bourdonnement s’est amplifié, rapproché. Il semblait m’encercler, mais je savais que ce qui causait ce bruit se trouvait juste devant moi, avançant à pas feutrés. J'ai fait un pas en arrière; je n'avais jamais ressenti une telle frayeur. Je ne saurais pas vraiment la décrire. Ce n'est même pas que j'avais peur de mourir: j'avais peur de ce qui m'arriverait si ce n'était pas la mort. J'avais peur de ce que cette chose me réservait. Et puis, les lumières se sont allumées, et pendant une seconde, j'ai vu.

Rien. Je n'ai rien vu, et je sais qu'il n'y avait rien. Alors que l'obscurité regagnait la pièce, le bourdonnement s'est mué en un crissement affreux. J'ai crié ; je ne voulais pas entendre ça une seconde de plus. J'ai avancé vers le fond en faisant face à la première porte, le plus loin possible du son, et j'ai cherché à tâtons la poignée de la porte suivante. Je me suis retourné, et je suis tombé dans la cinquième pièce alors que la porte cédait.

Avant de décrire la cinquième salle, laissez-moi insister sur un point. Je ne suis pas un toxicomane. Je n'ai jamais fait un usage abusif de drogues et je n'ai jamais eu d'épisode psychotique à part les hallucinations dont je parlais plus haut, et ces dernières ne survenaient que sous l'effet de la fatigue ou au réveil. J'avais l'esprit parfaitement clair en pénétrant dans NoEnd House.

Étendu sur le sol, c'est le plafond de la cinquième pièce que j'ai vu en premier. Ce que j'ai vu ne m'a pas vraiment effrayé ; c'était plutôt surprenant. Des arbres poussaient dans la salle et formaient une frondaison épaisse au-dessus de ma tête. Le plafond était plus haut que dans les pièces précédentes, ce qui laissait penser que j'étais au centre de la maison. Je me suis relevé, j'ai épousseté mes vêtements, et j'ai regardé autour de moi. Aucun doute, c'était la pièce la plus grande dans le bâtiment. Je ne pouvais même pas voir la porte vers la salle suivante là d'où j'étais ; des buissons et des arbres devaient se trouver entre la sortie et moi.

Jusque là, je supposais que les salles suivraient une progression dans l'horreur, mais celle-ci était un vrai paradis comparée à la précédente. Je supposais aussi que la chose qui était avec moi juste avant était restée là-bas. J'avais tort, terriblement tort.

Pendant que je m'enfonçais dans la pièce, j'ai commencé à entendre les bruits typiques de la forêt ; les chants des grillons et, parfois, les battements d'aile d'un oiseau, semblaient être ma seule compagnie ici. C'était la chose qui me dérangeait le plus. J'entendais des insectes, des oiseaux et d'autres animaux, mais je n'en voyais aucun.

J'ai commencé à me demander à quel point cette maison était grande. Vue de l'extérieur, elle semblait plutôt normale. Sûrement plus grande qu'un pavillon de banlieue, certes, mais c'était une forêt entière qui s'étendait à l'intérieur. La canopée m'empêchait de voir le plafond, mais je supposais qu'il était toujours là, peu importe sa hauteur. Je ne voyais plus les murs, non plus. Le seul élément qui m'indiquait que j'étais encore en intérieur était le sol, le même que précédemment : un simple plancher de bois à la patine sombre.

J'ai poursuivi ma marche, espérant chaque fois trouver la sortie derrière l'arbre suivant. Après un moment à marcher, j'ai senti un moustique se poser sur mon bras. Je l'ai secoué pour le faire fuir tout en continuant à avancer. Une seconde après, c'était une dizaine de plus qui me tombaient dessus dans différents endroits. Je les sentais qui rampaient sur mes bras et mes jambes, et j'en entendais quelques-uns voleter juste devant mon visage. J'ai battu l'air vivement pour les faire partir, mais rien n'y faisait. J'ai regardé mes bras et j'ai laissé échapper un cri étouffé - enfin, plus un gémissement, pour être honnête. Je ne voyais aucun moustique. Pas un seul moustique n'était posé sur moi, mais je les sentais. J'entendais le sifflement de leurs ailes près de mes oreilles, et je les sentais me piquer, mais je ne pouvais pas les voir. Je me suis couché par terre et j'ai commencé à rouler sur le sol. C'était désespéré. J'avais toujours détesté les insectes, en particulier ceux que je ne voyais pas ou que je ne pouvais pas atteindre. Mais ces insectes pouvaient m'atteindre, et ils étaient partout.

J'ai commencé à ramper. Je n'avais aucune idée d'où j'allais ; l'entrée n'était plus visible et la sortie n'étaient toujours pas en vue. Je rampais, ma peau tressaillant sous les assauts de centaines d'insectes fantômes. Après ce qui m'a semblé être des heures, j'ai fini par trouver la porte. J'ai empoigné l'arbre le plus proche et, m'appuyant dessus, je me suis relevé, fouettant en vain mes bras et mes jambes. J'ai tenté de courir, mais je ne pouvais pas, épuisé de ramper et de lutter contre ce qui me harcelait. J'ai atteint la porte en quelques pas chancelants, m'appuyant sur chacun des arbres qui m'en séparaient.

J'étais seulement à un ou deux mètres quand je l'ai entendu. Le bourdonnement de la pièce précédente. Il venait de derrière la porte, plus grave que la première fois. Je pouvais presque le ressentir à l'intérieur de mon corps, comme quand on se tient près des caissons de basses à un concert. La sensation des insectes rampant sur ma peau s'atténuait tandis que le bourdonnement gagnait en intensité. Alors que je posais ma main sur la poignée, les insectes étaient totalement partis, mais je n'arrivais pas à me résoudre à tourner le bouton. Je savais que si je retournais en arrière, les insectes me retomberaient dessus, et que je ne pourrais de toutes façons pas regagner la quatrième salle. Je suis resté, hésitant, la tête collée contre la porte frappée d'un six, la main tremblant sur la poignée qu'elle serrait. Le bourdonnement était si fort que je ne m'entendais même plus penser. Je ne pouvais rien faire d'autre qu'avancer. La sixième pièce était la suivante, et c'était un enfer.

J'ai repoussé la porte derrière moi, les yeux fermement clos et les oreilles douloureuses. Le bourdonnement était tout autour de moi. Alors que la porte se verrouillait dans ses gonds, le bourdonnement s'est évanoui. J'ai ouvert les yeux, pour me rendre compte que la porte que je venais de fermer avait disparu. À la place, un mur. J'ai regardé autour de moi, choqué. La pièce était identique à la troisième salle - la même chaise, la même lampe - mais cette fois, rien d'anormal avec les ombres. La seule vraie différence était qu'il n'y avait pas de porte de sortie, et celle par laquelle j'étais entré venait de disparaitre. Comme je l'ai dit plus haut, je n'avais jamais eu de problèmes d'instabilité mentale jusque là, mais c'est à ce moment que j'ai sombré dans ce qu'on pourrait appeler de la folie. Je n'ai pas crié. Je n'ai pas émis un son.

Au début, j'ai doucement gratté le mur. Il était solide, mais je savais que la porte était quelque part. Elle devait être quelque part. J'ai gratté, plus insistant, là où devait se trouver la poignée. J'ai griffé de mes deux mains, maintenant frénétique, cassant, retournant mes ongles contre le bois du mur. Je me suis mis à genoux, seuls mes grattements perturbant le silence parfait de la chambre. La porte était là, je savais qu'elle était là. Si je pouvais seulement traverser ce mur. Et puis...

« Est-ce que ça va ? »

Je me suis mis debout et retourné d'un geste. Je me suis adossé au mur derrière moi et j'ai vu qui venait de parler ; aujourd'hui, je regrette de m'être seulement retourné.

C'était une petite fille. Elle portait une robe blanche légère, qui lui descendait aux chevilles. Ses cheveux blonds lui arrivaient au milieu du dos, sa peau était pâle et ses yeux étaient bleus. Elle était sûrement la chose la plus effrayante que j'avais jamais vue - pas la fillette en elle-même, mais ce que j'ai vu en elle.
En regardant attentivement, j'ai vu autre chose. Là où elle se tenait, il y avait ce qui ressemblait au corps d'un homme, si ce n'est plus grand que la normale et couvert de poils. Il était nu des pieds à la tête, mais sa tête n'était pas celle d'un homme et ses pieds étaient des sabots. Ce n'était pas le diable, mais au point où j'en étais, ça aurait très bien pu l'être. La forme avait la tête d'un bélier et le museau d'un loup.

Cette chose et la fillette, c'était la même forme. Je n'arrive pas à le décrire clairement, mais je voyais les deux simultanément. Ils se tenaient au même endroit dans la pièce, mais c'était comme regarder deux dimensions séparées. Quand je voyais la fille, je voyais l'autre forme, et quand je voyais l'autre forme, je voyais la fille. Je ne pouvais pas parler. Je pouvais à peine voir. Mon esprit luttait contre ce qu'il cherchait à appréhender. J'avais déjà connu la peur au cours de ma vie et je n'avais jamais eu autant peur que dans la quatrième salle, mais ça, c'était avant la sixième. Je suis resté immobile, fixant du regard la chose qui venait de me parler. Il n'y avait pas de sortie. J'étais piégé avec elle. Et puis, elle a de nouveau parlé.

« David, tu aurais dû écouter. »

C'était la voix d'une fillette que j'entendais. Mais simultanément, la voix de l'autre forme résonnait dans mon esprit, une voix que je ne tenterai même pas de décrire. Aucun autre bruit. La voix continuait de répéter cette phrase, encore et encore dans ma tête - et j'approuvais. Je ne savais pas quoi faire. J'étais en train de glisser dans la folie, mais je ne pouvais pas quitter des yeux ce qui se trouvait devant moi. Je croyais que j'allais perdre connaissance, mais la salle ne m'aurait jamais laissé le faire. J'étais étendu sur mon flanc, priant pour que ça s'arrête sous le regard de la forme. Devant moi, roulant sur le sol, se trouvait un des rats mécaniques de la deuxième salle.

La maison se jouait de moi. Mais sans que je sache vraiment pourquoi, le fait de voir ce rat a arraché mes esprits de l'abîme dans lequel la chose les précipitait, et j'ai jeté un regard circulaire sur la chambre. J'allais sortir d'ici. J'allais sortir de cette baraque, j'allais survivre à cette épreuve et ne plus jamais en parler. Je savais que j'étais en enfer et je n'étais pas prêt à prendre ma clé. Au début, seuls mes yeux ont bougé. J'ai scruté les yeux à la recherche de la moindre ouverture. La pièce n'était pas si grande, aussi ça ne m'a pas pris longtemps de faire le tour de ce que je pouvais voir sans me déplacer. Le démon me toisait toujours, comme vissé à sa place, mais sa voix devenait plus forte. J'ai posé la main sur le plancher, je me suis relevé péniblement, et je me suis retourné pour examiner le mur qui se trouvait derrière moi.

Et puis, j'ai vu quelque chose que je n'arrivais pas à croire. La chose se trouvait juste derrière moi, murmurant toujours à mon esprit que je n'aurais jamais dû venir. Je sentais son souffle sur mon dos, mais j'ai refusé de me tourner vers elle. Un grand rectangle était découpé dans le bois, une petite entaille pratiquée en son centre. Juste devant moi, se trouvait le grand "7" que j'avais griffé sans le savoir peu avant. Je savais ce que c'était: la septième pièce était juste derrière ce mur, là où se trouvait la cinquième il y a quelques minutes.

Je ne savais pas comment j'avais fait ça - peut-être le sentiment d'urgence - mais je venais de créer la porte. Dans ma folie, j'avais creusé dans le mur ce dont j'avais le plus besoin : une sortie. La septième pièce était toute proche. Je savais que le démon était juste derrière moi, mais pour une raison ou une autre, il ne pouvait pas me toucher. J'ai fermé les yeux et j'ai placé mes deux mains sur le sept. J'ai poussé, poussé de toutes mes forces. Le démon, à présent, criait dans mes oreilles. Il me disait que je ne partirais jamais. Il me disait que c'était la fin, mais que je n'allais pas mourir. Que j'allais vivre pour toujours avec lui dans la sixième salle.
J'ai refusé. J'ai poussé, j'ai crié de toutes mes forces. Je savais que j'allais finir par faire céder le mur.

J'ai gardé les yeux fermés, j'ai hurlé, et le démon a disparu. Le silence est retombé sur la salle. Je me suis retourné, lentement, et je n'ai vu que la chambre, telle qu'elle était quand j'y suis entré : une lampe dans un coin, une chaise solitaire au milieu du plancher. Je n'arrivais pas à croire ce que je voyais, mais je n'avais de toutes façons pas le temps d'y penser plus que ça. Je me suis retourné vers le sept, faisant un petit bond en arrière.
C'était maintenant une porte qui se trouvait devant moi. Ce n'était pas celle que j'avais pratiquée, mais une porte ordinaire frappée d'un grand sept. Mon corps tremblait tout entier. Ça m'a pris un moment pour oser tourner la poignée, et je suis resté là un moment, hésitant à poursuivre mon avancée. Je ne pouvais pas rester dans la sixième pièce, mais après ce que je venais de traverser, je n'osais pas imaginer ce que la septième me réservait. J'ai dû rester planté là une bonne heure, regardant la porte, angoissé. Finalement, avec une profonde inspiration, j'ai tourné le bouton et j'ai ouvert la porte de la septième salle.

J'ai franchi le chambranle, à bout de forces et mentalement exténué. La porte s'est refermée derrière moi et j'ai réalisé où je me trouvais. J'étais dehors. Non pas dehors comme dans la cinquième salle, mais bel et bien dehors. Mes yeux me piquaient. J'avais envie de pleurer. Je suis tombé à genoux, j'ai voulu laisser les larmes couler, mais je n'y arrivais pas. J'étais finalement sorti de cet enfer. Je ne me souciais même pas du prix que j'étais censé recevoir. Je me suis retourné, et je me suis aperçu que la porte que je venais de franchir n'était autre que la porte d'entrée.

Je me suis dirigé vers ma voiture et je suis rentré chez moi, pensant à prendre une bonne douche en arrivant.



Alors que je me rapprochais de ma maison, je me suis senti mal à l'aise. La joie de sortir de NoEnd House s'était estompée et une terreur sourde grandissait en moi. J'ai tenté de me rassurer, ce n'était peut-être qu'un contrecoup de cette expérience éprouvante. J'ai franchi le seuil, et je me suis dirigé aussitôt vers ma chambre. Sur mon lit m'attendait mon chat, Baskerville. C'était le premier être vivant que je croisais de toute la nuit. Je me suis approché pour le caresser.
Il a alors feulé, tendant les griffes vers ma main. J'ai reculé, surpris ; il ne se comportait jamais comme ça avec moi. Sur le moment, j'ai juste mis ça sur le compte de son grand âge, je suis entré dans la cabine de douche et je me suis préparé pour ce qui serait sûrement une nuit sans sommeil.

Après la douche, je suis allé à la cuisine dans l'idée de me faire à manger. J'ai descendu les escaliers et je suis passé devant le salon ; ce que j'ai vu, cependant, restera marqué au fer rouge dans ma mémoire.
Mes parents étaient étendus sur le sol, nus et ensanglantés. Mutilés au point qu'ils étaient à peine reconnaissables. Leurs membres avaient été tranchés et se trouvaient alignés aux côtés de leurs corps. Leur tête, tranchées également, avaient été posées sur leurs poitrines, me faisant face. Souriantes, comme s'ils étaient contents de me voir.

J'ai chancelé sous le choc. Pris de nausée, j'ai rendu mon dernier repas sur le sol et me suis écroulé à genoux, sanglotant. Je ne savais pas ce qui avait pu se passer ; ils ne vivaient même pas avec moi à l'époque.

C'est là que je l'ai aperçue : une porte qui n'aurait pas dû être là. Une porte frappée d'un grand huit, tracé avec du sang.

J'étais toujours dans la maison. Je me trouvais dans mon salon, mais j'étais dans la septième pièce. Le sourire qu'affichaient mes parents s'élargissait à mesure que je le réalisais. Ce n'étaient pas mes parents ; ça ne pouvait pas être eux. Mais ils leur ressemblaient beaucoup trop. La porte était de l'autre côté de la pièce, les corps placés entre elle et moi. Je savais que je devais continuer, mais sur le moment, j'avais abandonné. Les visages souriants me mettaient à terre, ils se délectaient de ma détresse. J'ai vomi une fois de plus, à deux doigts de tomber dans les pommes. Et puis, le bourdonnement est revenu. Plus fort que jamais, il enveloppait entièrement la chambre, faisait trembler les murs. Le bourdonnement m'ordonnait d'avancer.

J'ai lentement commencé à marcher, me rapprochant de la porte et des corps. Je tenais à peine debout, et plus je m'approchais de mes parents, plus je voulais en finir. Les murs tremblaient maintenant si fort qu'ils semblaient sur le point de s'effondrer, mais les visages n'avaient pas cessé de me sourire. J'étais maintenant tout près d'eux et je pouvais voir leurs yeux suivre mon déplacement. J'étais maintenant entre eux deux, à un ou deux mètres de la porte. Les mains tranchées de mes parents se joignirent en travers du tapis, sans que les têtes me quittent des yeux. Une terreur nouvelle s'est emparée de moi, et j'ai pressé le pas. Je ne voulais pas les entendre parler. Je ne voulais pas entendre leur voix et me rendre compte que c'était bel et bien celle de mes parents. J'ai vu leurs bouches qui commençaient à s'ouvrir, et leurs mains se rapprochaient de mes chevilles. Dans un élan désespéré, je me suis précipité sur la porte, je l'ai ouverte d'un coup, et je l'ai claquée derrière moi. Huitième salle.



C'était bon. Après ce que je venais de vivre, aucun doute, cette maison ne pourrait rien me faire subir que je ne saurais pas traverser. À moins que la baraque me confronte directement aux flammes de l'enfer, elle ne pourrait plus m'infliger une épreuve à laquelle je n'étais pas préparé.
Malheureusement, je sous-estimais grandement les capacités de NoEnd House. Malheureusement, les choses sont devenues plus dérangeantes et plus indescriptibles encore dans la huitième salle.

J'ai encore du mal à croire ce que j'ai vu dans cette pièce. Encore une fois, c'était une copie conforme des troisième et sixième salle, à ceci près qu'un homme était assis sur la chaise habituellement vide. Après quelques secondes à essayer de nier ce que je voyais, j'ai finalement accepté : l'homme qui se tenait au centre de la pièce, c'était moi. Pas quelqu'un qui me ressemblait ; c'était moi, David Williams. Je me suis rapproché. Je devais voir ça de plus près, quand bien même j'étais sûr de moi. Il a relevé la tête, et j'ai remarqué que ses yeux étaient humides.

« Pitié... Pitié, pas ça. Ne me fais pas de mal.
 
– Pardon? Qui êtes-vous? Je ne vais pas vous faire de mal.
 
– Si, a-t-il dit, sanglotant à présent. Tu vas me faire du mal, et je veux pas que tu me fasses du mal. » Il s'est recroquevillé sur sa chaise et s'est mis à se balancer d'avant en arrière. Un spectacle d'autant plus pathétique que c'était moi en tout point.

« Écoutez-moi. Qui êtes-vous ? » J'étais maintenant à un mètre de mon double. C'était l'expérience la plus bizarre que j'avais faite jusque là, seul dans cette chambre à me parler à moi-même. « Qu'est-ce qui...
 
– Tu vas me faire du mal, tu vas me faire du mal, je sais que tu veux sortir alors tu vas me faire du mal !
 
– Pourquoi vous dites ça ? Calmez-vous, ça va aller, d'accord ? Essayons de clarifier les choses et... »

Puis je l'ai aperçu : le David qui était assis devant moi portait les mêmes vêtements que moi, à l'exception d'une pièce de tissu rouge cousue sur sa chemise, un "9" blanc brodé dessus.

« Tu vas me faire du mal, tu vas me faire du mal, pitié non, ne me fais pas de mal... »

Mes yeux n'arrivaient pas à se détacher du nombre brodé sur sa poitrine. Je savais parfaitement ce que ça voulait dire. Les premières pièces étaient simples et directes, mais les suivantes sont devenues de plus en plus ambiguës. Le sept était apparu sur le mur, mais c'était moi qui l'avais tracé ; le huit était écrit avec du sang au-dessus des corps de mes parents. Mais le neuf - le neuf était apposé sur une personne, une personne bien vivante. Pis, c'était une personne qui me ressemblait trait pour trait.

« David ?
 
– Oui... tu vas me faire du mal, tu vas me faire du mal... » Il continuait de se balancer en sanglotant.

C'était moi, dans les moindres détails, jusqu'à sa voix. Mais, ce neuf... J'ai marché nerveusement devant lui tandis qu'il sanglotait. Sans vraiment comprendre comment, j'ai su que gratter les murs ne me mènerait nulle part cette fois-ci. Il n'y avait pas de porte de sortie, et, comme dans la sixième salle, la porte d'entrée avait également disparu. J'ai examiné les murs et le plancher autour de la chaise, y passant la tête pour voir si rien n'était caché dessous. Malheureusement, c'était le cas. Sous la chaise se trouvait un couteau. Une note l'accompagnait: « Pour David - De la part de la direction. »

J'ai senti mon estomac se nouer en lisant ces mots. J'avais envie de vomir. Prendre ce couteau était la dernière chose que je voulais faire. Sur la chaise, les sanglots de David étaient maintenant incontrôlables. Mon esprit tourbillonnait dans un fouillis de questions sans réponse - qui l'avait posé là et comment connaissaient-ils mon nom ? Sans compter qu'en même temps que je m'agenouillais sur le froid plancher, j'étais assis sur une chaise à pleurnicher, terrifié à l'idée du traitement que je me réservais. C'était trop pour moi. La maison et ceux qui la tenaient s'amusaient à me faire souffrir depuis des heures. Pendant un moment, mes pensées se sont dirigées sur Peter, et je me demandais s'il était arrivé si loin dans l'épreuve. Si c'était le cas, s'il s'était retrouvé face à un Peter Terry implorant sa pitié dans cette même chaise, se balançant convulsivement d'avant en arrière... J'ai chassé ces pensées de ma tête ; ce n'était pas important. J'ai pris le couteau, et au moment même où je l'ai touché, l'autre David s'est calmé.

« David, c'était ma voix que j'entendais, qu'est-ce que tu vas faire ? »

Je me suis levé, empoignant fermement le couteau.

« Je vais me sortir de là. »

David était toujours assis, mais il était parfaitement calme à présent. Il a levé les yeux vers les miens avec un petit sourire. Je n'aurais pas su dire s'il allait se mettre à rire ou se jeter sur moi pour m'étrangler. Lentement, il s'est levé de sa chaise et m'a fait face de toute sa hauteur.

La scène était profondément dérangeante. Sa taille, et même sa posture me correspondaient exactement. Je sentais le manche du couteau dans ma main, et j'ai resserré mon étreinte dessus. Je ne savais pas ce que j'allais faire avec, mais j'avais le sentiment que j'allais en avoir besoin.

« Très bien. » Sa voix était devenue un peu plus grave que la mienne. « C'est moi qui vais te faire du mal. Je vais te faire du mal, et je vais te garder ici avec moi. »

Je n'ai pas répondu. Je me suis juste rué sur lui, le taclant pour le mettre à terre. J'étais sur lui, ma lame tendue vers le bas, prête à frapper. Il m'a regardé, terrifié. C'était comme si je me regardais dans un miroir. Puis, le bourdonnement est revenu - faible, lointain, même si je le sentais au plus profond de mon propre corps. David regardait vers moi tandis que je regardais vers lui. Le bourdonnement s'est rapproché, et j'ai senti quelque chose se rompre en moi. D'un geste, j'ai abattu le couteau sur sa poitrine et j'ai élargi la plaie vers le bas. Toutes les lumières se sont éteintes, et je me suis senti tomber.



L'obscurité autour de moi était telle que je n'en avais jamais vue jusqu'ici. La quatrième salle était sombre, mais loin d'être aussi sombre que les ténèbres qui m'engouffraient ici. Passé un temps, je n'étais même plus sûr de tomber. Je me sentais comme si je ne pesais plus rien, enveloppé dans le noir. Une profonde tristesse s'est abattue sur moi. Je me sentais perdu, seul, déprimé. Prêt à en finir. La vision de mes parents m'est revenue. Je savais que ce n'était pas réel, mais je l'avais vu, et je ne pouvais plus l'ignorer. Mon désespoir grandissait sans cesse.

Je suis resté dans la neuvième salle pendant ce qui m'a semblé des jours. La dernière salle. La fin. Et c'est précisément ce qu'elle était : la fin. NoEnd House avait une fin, et je l'avais atteinte. Arrivé là, j'ai abandonné. Je savais que j'allais rester pour toujours dans cet entre-deux, avec les ténèbres pour seule compagnie. Le bourdonnement n'était même plus là pour maintenir mes sens éveillés.

J'avais perdu toute perception. Je n'étais même plus conscient de mon propre corps. Je ne pouvais plus rien entendre. La vue m'était totalement inutile ici. J'ai recherché le goût de ma salive dans ma bouche, en vain. Je n'avais plus de corps, et j'étais totalement perdu. Je savais où j'étais. C'était l'enfer. La neuvième salle était l'enfer.



Puis c'est arrivé. Une lumière. L'image d'Épinal de la lumière au bout du tunnel. J'ai senti peu à peu un sol se poser sous mes pieds, puis le poids de mon corps qui grandissait. Après un moment à reprendre connaissance de mes perceptions et de mes pensées, je me suis lentement mis en marche vers la lumière.

Alors que je m'approchais de la source de la lumière, elle a commencé à prendre forme. C'était un rai vertical, le côté d'une porte qui n'était marquée d'aucun chiffre. J'ai lentement poussé la porte, et je me suis retrouvé là où j'avais commencé : le hall de NoEnd House. Il était exactement tel qu'il était quand j'ai passé la première porte : toujours vide, et décoré de puérils articles d'Halloween.



Après tout ce que j'avais traversé cette nuit-là, je m'attendais encore au pire. Laissant passer quelques instants sans qu'il ne se passe rien, j'ai regardé autour de moi, à la recherche du moindre détail étrange, et j'ai fini par apercevoir, sur le guichet, une enveloppe blanche portant mon nom. Curieux, mais toujours prudent, j'ai rassemblé mon courage et j'ai ouvert l'enveloppe. À l'intérieur, un feuillet manuscrit.

David Williams,

Félicitations! Vous êtes arrivé au bout de NoEnd House! Veuillez accepter ce prix en gage de votre exploit.

À jamais vôtre,

La direction.


L'enveloppe contenait cinq billets de cent dollars.



Je ne pouvais pas m'arrêter de rire. J'ai ri pendant ce qui m'a semblé des heures. Je riais quand je suis retourné à ma voiture, je riais sur la route vers chez moi. Je riais pendant que je garais ma voiture dans l'allée. Je riais pendant que je tournais la clé dans la serrure.
Et je riais quand j'ai aperçu le "dix" gravé sur la porte d'entrée.

Traduction de Tripoda