Ubloo (partie 4.5)

Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4


J’ai lu quelque part que les feux des voitures de police étaient conçus de manière à ce que l’œil humain ne puisse pas s’y adapter, de manière à demeurer constamment voyants. Ça fait quatre ans que je teste cette théorie, depuis que je suis dans la police, et je vais être honnête avec vous, je pense que c’est vrai.  

Avoir les lumières sans le son m’a toujours fait bizarre, mais à cette heure-ci je ne voulais surtout pas réveiller les gens pour rien. Par ailleurs, il n’y a personne sur la route à cette heure, et franchement les lumières elles-mêmes ne sont pas nécessaires.  
   
J’ai reçu une plainte pour tapage nocturne, avec possiblement des coups de feu, dans la vieille école. C’est sûrement encore une bande d’ados qui s’amusent avec des pétards en prétendant voir des fantômes et tout le bordel.  

J’ai secoué la tête. J’espère juste que ça ne sera pas encore ces deux crétins, qui ont soi-disant besoin « d’enquêter ». C’étaient les pires. Les frères… comment déjà ? Westchester ? Winchendon ? Peu importe.  

Le moteur rugissait sous mon capot alors que j’accélérais sur le trajet de l’école. J’ai éteint les phares en prenant le dernier virage et je me suis garé à l’extérieur. Je suis sorti de ma bagnole pour inspecter le portail à l’aide de ma lampe de poche. Ça avait l’air d’être ouvert. Quelqu’un avait dû oublier de le refermer. J’ai à nouveau secoué la tête. Autant proposer aux gens de squatter…  
   
Je me suis avancé jusqu’au portail et je l’ai ouvert. Je vais vous dire, je n’ai jamais été du genre à croire au paranormal, mais cet endroit me filait la chair de poule. J’ai grimpé les marches de l’entrée silencieusement, et j’ai écouté. Il n’y avait pas l’air d’y avoir de gosses à l’intérieur. Je suis resté là à tendre l’oreille pour en être certain, et j’ai conclu qu’ils avaient dû partir. J’ai inspecté l’intérieur à travers une fenêtre à l’aide de ma lampe torche, et tout semblait normal.  

« Voiture 4 à Centrale, ai-je dit à ma radio.  

– Allez-y voiture 4, » a répondu la voix.  
J’ai commencé à faire le tour du bâtiment, à la recherche de signes d’effraction, agitant ma lampe torche de-ci de-là.  

« On dirait que s’il y avait des gens dans l’école, ils ont fiché le camp. Je n’entends rien à l’intérieur.  

– Bien reçu Voiture 4.  

– J’vais faire une inspection vite fait par acquis de conscience. Je vous tiens au courant. Terminé. »  

J’ai fait le tour du bâtiment, ce qui a pris du temps étant donné sa taille. Mais ce n’était pas non plus la première fois. L’endroit attirait beaucoup l’attention, surtout à Halloween, quand le mythe local selon lequel il est hanté refait surface. Les gosses j’vous jure... Je vous garantis que les miens ne deviendront jamais comme ça.  

J’avais commencé à faire le tour de l’école dans le sens des aiguilles d’une montre depuis la porte principale. J’étais sur le point de rentrer quand j’ai vu quelque chose à travers la fenêtre. Quelque chose avait juste l’air… étrange. Comme je l’ai dit, j’avais déjà fait ça plusieurs fois avant, donc je savais que ça ne collait pas. Je suis allé jusqu’à la fenêtre et j’ai éclairé l’intérieur.  

Ce que j’y ai vu me laissa perplexe. Une des portes était toute cassée et défoncée. On aurait dit que quelqu’un s’était servi d’un marteau sur ses bords.


« Merde, me suis-je dis à voix haute. Voiture 4 à Centrale, ai-je sèchement lancé à ma radio.  

– Allez-y Voiture 4.  

– On dirait que celui ou ceux qui étaient là ont endommagé le bâtiment. J’vais voir si je peux aller à l’intérieur et vérifier le reste. Je demande du renfort.  
   
– Bien reçu Voiture 4. Voiture 2 veuillez rejoindre la position de Voiture 4 en soutien.  

– Bien reçu, a dit Bill à travers la radio. Je suis à 5 minutes Voiture 4. Je te rejoins.  

– Bien reçu. Terminé. » Ai-je répondu.  

Je suis retourné aux escaliers de l’entrée en petites foulées, et j’ai dégainé mon arme. Je ne saurais dire si c’était dû aux réflexes que j’avais acquis lors de mes deux missions en Iraq, ou simplement à la manière étrange dont la porte était défoncée, mais je sentais que quelque chose clochait ici. Je me suis avancé avec prudence jusqu’à la porte principale, et j’ai essayé de l’ouvrir. Étonnamment (enfin plus ou moins), elle n’était pas verrouillée.  

La porte s’est ouverte en douceur, silencieusement. J’ai calé ma lampe sous mon arme, et j’ai sondé le salon. Rien n’avait l’air de manquer. J’ai commencé à m’avancer dans le hall à ma droite, en direction de l’endroit où la porte avait été défoncée, à l’arrière du bâtiment.  

Arrivé au centre du hall, je me suis rendu compte qu'il était impossible de continuer sans faire craquer les lattes du plancher. J'étais anxieux, et j’ai un peu pressé le pas.  

Le cadre de la porte était plutôt en mauvais état. Il semblait que le responsable se trouvait à l’intérieur de la pièce, et qu’il l’avait cassée pour en sortir. J’y suis entré, et il ne m'a pas fallu bien longtemps avant de voir le trou qu'il y avait dans le plancher.  

On aurait dit que bien quatre ou cinq lattes avaient été arrachées avec force. Je me suis lentement avancé au dessus du trou afin de l'éclairer. Il y avait quelque chose au fond, je ne pouvais pas exactement distinguer ce que c'était. Je me suis accroupi et j'ai fixé le fond du trou pendant quelques secondes avant d’en prendre conscience.  

C'était des ossements.  

J'ai fouillé tout autour en éclairant de ma lampe. Putain, qu'est-ce qu'il y en avait. Pourtant je l'admets, je n'étais pas si effrayé... jusqu'à ce que je remarque la peinture.  

Les os étaient empilés, mais il y avait ces inscriptions bizarres tout autour. On aurait dit un mélange entre de l'arabe et du mandarin.  

Ça m'a fait froid dans le dos. J'ai décidé d’appuyer sur le bouton pour parler à ma radio.  

« Voiture 4 à Voiture 2, vous en êtes où ?  

– Je suis là dans environ deux minutes Voiture 4.  

– Reçu. Essaye de te grouiller. Terminé.  

Je me suis relevé puis j'ai inspecté la chambre un peu plus en détail. On aurait dit que les clous des lattes avaient été arrachés. Celui qui avait fait ça savait décidément où chercher. Cependant, certains des clous étaient tordus, donc cette personne avait dû être pressée en les enlevant frénétiquement, pratiquement comme si...  

« Putain, mec » ai-je dit en marmonnant.  

J'ai suivi ce que je voyais sur le plancher avec ma lampe torche. Il y avait de profondes marques tout le long du plancher. J'ai examiné celles qui m'étaient le plus proche. Peu importe ce que c’était, ça devait avoir deux pieds, mais que ça ne laissait seulement que deux rayures à chaque foulée.  

J'ai eu des frissons dans le dos. Il y avait clairement quelque chose qui clochait. Quelque chose ne tournait pas rond dans cette maison.  

Je me suis levé afin de suivre les traces des rayures en repassant par la porte puis en bas de l'entrée. Elles tournaient sur la droite à un endroit où on aurait dit que quelque chose avait cogné le mur. Elles m'ont conduit dans l'entrée et dans une salle sur la gauche. J'ai ralenti mon approche car j'ai remarqué que le cadre de cette porte avait été également cassé, mais cette fois le mur était fracturé du couloir jusqu'à la pièce.  

Alors que j'étais en train d’inspecter le cadre, j'ai entendu quelque chose. C'était une petite goutte, comme celle d'une fuite de robinet qui tombe sur une assiette humide. Il y avait peut-être quelqu'un après tout.  

J'ai pris mon courage à deux mains, et j'ai tourné dans le coin, en éclairant avec ma lampe torche partout où je pointais mon flingue. C’est alors que je l'ai vu.  

Ici, effondré contre le mur, c'était ce qui restait d'un être humain.  

En éclaircissant ses mains avec ma lampe, j'ai vu un pistolet. Un suicide.  

Je me suis doucement approché du corps. Peu importe qui il était, il possédait apparemment un énorme sac, avec des trucs à l'intérieur qui ressemblaient à des outils. Je suppose maintenant avoir trouvé le fauteur de troubles.  

J'ai entendu dehors le claquement de la portière de la voiture de Bill.  

C'était bizarre. J'avais déjà été sur les lieux de scènes de suicide auparavant, vu un tas de cadavres, mais avec lui j'ai ressenti une sorte de connexion. Quelque chose que je ne pouvais m’expliquer.  

J'ai entendu les pas pesants de Bill au moment où il s'est engagé dans l'entrée.  

« ... Jeff ? a-t-il crié avec nervosité.  

– Ramène-toi là Bill, » lui ai-je répondu en retour.  

J'ai entendu ses lourds pas dandinants qui venaient dans ma direction. Je l'ai même entendu haleter avant qu'il ne soit dans la chambre. Pauvre Bill. Il n’avait jamais été très sportif.  

« Oh merde Jeff, a-t-il dit lorsqu'il a vu le corps.  

– Ouais, c'est bien la merde mon vieux pote Bill, ai-je dit tout en examinant le corps. Cet homme a enlevé des lattes dans l'autre pièce pour je ne sais quelle raison, puis il est venu ici et s'est fait sauté la cervelle ».  

Bill est resté silencieux durant un moment. Certains flics s'y habituent plus vite que d'autres. Dans mon cas et celui de Bill, disons juste que c'est comme si je jouais aux échecs et lui aux dames.  

« Bon, je vais appeler le Centrale. Ils vont avoir besoin d'une équipe médico-légale ici aussi vite que... »  

Un bruit a interrompu Bill. C'était un téléphone. Son téléphone. Celui du cadavre.  

Alors ils vous disent qu'il ne faut jamais infecter une scène de crime, ne jamais toucher à quoi que ce soit avant que les médecins légistes arrivent. Je n'avais jamais enfreint les règles auparavant dans mon boulot. Bon sang, je n'avais même jamais porté mon putain d'uniforme sans m’assurer qu'il avait été repassé le matin même, mais quelque chose à l'intérieur de moi, quelque chose au fond de mon esprit m'a dit que je devais décrocher ce téléphone.
Je suis revenu m'accroupir et j'ai atteint dans sa poche l'endroit où le téléphone sonnait.  

« Jeff ! Mais qu'est-ce que tu fous ? On n’a pas le droit !...  
– Oh la ferme Bill, sale mauviette, » ai-je répliqué lorsque j'ai finalement réussi à prendre tant bien que mal le téléphone.  

J'ai regardé l'écran. Il y avait seulement le prénom d'un certain « Eli » qui apparaissait. J'ai décroché, puis j'ai approché le téléphone de mon oreille, mais il n'y avait aucun bruit.  

Il y a eu un bref moment silencieux, puis :  

« Allo ? Docteur ?  

– Ici l'officier Jeff Danvers de la police de Tawson. »  

Il y a encore eu un silence, cette fois un peu plus long.  

« Où avez vous trouvé ce téléphone ? »  

Peu importe qui était Eli, il n'était en tout cas pas stupide.  

« Je l'ai trouvé dans la poche d'une victime d'une scène de crime. Je suis navré, mais je crois que le docteur que vous tentez de joindre est mort. »  

Il y a eu encore une fois un silence, et je commençais à me sentir mal à l'aise. Merde, à quoi ai-je pensé en décrochant cet appel ?  

« Je suis désolé, monsieur, ai-je encore répété.  

– Êtes-vous celui qui a trouvé le cadavre ? » a-t-il demandé.  

J'étais un peu déconcerté par la question.  

« Le trouver ? ai-je répliqué.  

– Oui. Êtes-vous celui qui a découvert le cadavre en premier ?? a-t-il insisté, avec une voix un peu plus inquiétante cette fois.  

– Oui monsieur. J'ai trouvé le corps il y a environ 5 minu... »  

Ce que j'ai entendu ensuite, même si je ne savais pas ce que c'était auparavant, allait changer ma vie à jamais.  

« Mon Dieu... Pauvre garçon ». C'est tout ce que j'ai entendu de cet homme avant que la ligne ne se coupe.   

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Ubloo (partie 4)

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Je faisais les cent pas dans ma chambre d’hôtel en remuant un verre de gin, perdu dans mes pensées. Demain j’avais rendez-vous avec la Louisiana Bank pour visiter la vieille école à laquelle Robert Jennings s’était intéressé. Ils étaient un peu surpris que je souhaite acheter l’endroit, tout comme je l’ai été en entendant qu’il n’intéressait personne. La maison était magnifique, bien que délabrée et ayant grand besoin de travaux. La femme avec qui j’avais discuté au téléphone m’a informé que l’école était devenue auréolée d’histoires d’horreur chez les locaux. Elle avait fermé lorsqu’elle s’était retrouvée à court de fonds, et cela avait contrarié beaucoup de gens, élèves comme parents, que le gouvernement décide de les envoyer ailleurs plutôt que de relancer le financement. Du coup elle avait été mise sur le marché, mais je suppose que personne ne se sentait d’acheter un truc qui avait eu tant d’importance pour les enfants. Pour résumer, quelques tornades et un manque d’entretien ont transformé l’endroit en une attraction paranormale, bien qu’il ne s’y soit jamais rien passé de sérieux.


J’ai pris une longue gorgée de gin, cul sec. Je n’en revenais toujours pas à quel point j’étais devenu habitué à cette merde. Même si je ne buvais pas tant que ça avant, j’avais un petit faible pour le whisky. Désormais c’était du gin ou rien.
 
La chambre d’hôtel où je séjournais était sombre et renfermée. Mon compte en banque commençait à arriver dans le rouge, depuis deux mois que je vivais sans revenus, et je ne pouvais pas me permettre de dépenser sans compter. J’ai pensé à écrire des prescriptions et les vendre, mais je n’ai simplement pas pu m’y résoudre. Même s’il serait agréable d’avoir un peu d’argent, je refusais de tourner le dos à celui que j’étais autrefois. Qui sait ? Peut-être que cette école m’offrira de nouvelles informations que je pourrais utiliser pour tuer Ubloo. Le tuer ? J’ai secoué ma tête. C’était une putain de malédiction vaudou, comment tu tues un truc comme ça ?
 
Je me suis appuyé contre mon armoire, et me suis penché au-dessus de mon verre de gin, pour en observer les cubes de glace fondre, et écouter leur tintement.
 
« Docteur. »
 
Ça venait de derrière moi. J’ai pivoté si vite que j’ai manqué de tomber, et mes yeux ont dû s’adapter à la vitesse du geste. En face de moi, une personne a fait son apparition.  
 
C’était Andrew.
 
Nous sommes restés là, debout, à nous regarder dans le blanc des yeux. Il portait un simple t-shirt noir et un jean. Ses cheveux étaient en broussaille, et ses yeux, brillant autrefois du vert que je leur connaissais, étaient remplacés par des sphères totalement blanches.
 
Il a repris la parole : « Docteur, pourquoi êtes-vous là ? »  
 
Mes mots ont eu du mal à sortir de ma gorge.
 
« J’essaie de trouver une solution Andrew. J’essaie de le vaincre. J’essaie de vaincre Ubloo.»
 
Andrew a lentement secoué la tête.
 
« Vous ne pouvez pas vaincre Ubloo, Docteur. Vous ne pouvez pas, a-t-il répondu. Ubloo est toujours là, il attend, il observe. »  
 
Nous sommes restés silencieux, mon estomac se nouant de dépression et de nervosité.
 
J’ai finalement rompu le silence : « Eh bien je dois quand même essayer Andrew. Je le dois parce que je ne peux pas laisser ça arriver à quelqu’un d’autre, je ne le peux simplement pas. »
 
C’est alors que je l’ai vu. Il a surgi des ténèbres derrière Andrew, d’une démarche lente, et presque maladroite. Sa peau était lisse et grise, plaquée contre son corps, et je voyais chacun de ses os et de ses muscles bouger et se contracter tandis qu’il boitait sur ses six longues pattes. Il devait faire au moins deux mètres, sans doute plus, et encore en étant recroquevillé. Sa grosse tête ronde me fixait de ses grands yeux d’un noir profond. Bien qu’il n’ait pas de pupilles, je sentais qu’il m’examinait, scrutant chacun de mes mouvements. La longue trompe qui pendait de sa tête se balançait d’avant en arrière quand il marchait, comme si elle était toute molle. Il s’arrêta juste derrière Andrew alors que ce dernier se remit à parler.
 
« Ça va arriver à quelqu’un d’autre Docteur. » Il me fixait de ses yeux blancs. « Il n’y a plus qu’une seule issue à présent. »
 
La trompe d’Ubloo s’est redressée et est venue se coller contre l’oreille d’Andrew. Puis j’ai vu sa longue et fine langue noire sortir du nez d’Andrew, et ce dernier a émi un hurlement strident.  
 
J’ai couvert mes oreilles de mes mains, et je me suis effondré contre l’armoire.  
 
« NON ! ARRÊTE ÇA ! » Ai-je crié, mais en vain.
 
La peau d’Andrew s’est mise à fondre de ses os en bouts informes, s’écoulant comme de la cire de bougie, exposant son squelette et ses tissus musculaires. Il continuait de crier alors que son corps s’amassait comme une soupe épaisse à ses pieds. J’ai regardé son visage fondre pour révéler l’os de sa mâchoire. Puis j’ai entendu un bruit de déboitement, et j’ai vu sa mâchoire brisée pendre, tordue, toujours pendant qu’il hurlait à la mort.
 
« S’IL-VOUS-PLAÎT ! JE NE PEUX PAS ! JE N’EN PEUX PLUS ! METTEZ-Y UN TERME JE VOUS EN PRIE ! »
 
C’est alors qu’Andrew s’est arrêté, sa mâchoire toujours pendante. Il n’était plus qu’une moitié de squelette à présent, avec ses morceaux de chair et ses entrailles, coincés entre ses os, qui n’étaient pas tombés jusqu’au sol. Il était figé, et alors sa tête s’est brusquement tournée vers moi, avec les globes oculaires qui ont roulés dans leurs orbites pour révéler ces horribles yeux verts brillants. Derrière lui, Ubloo observait toute la scène.
 
« La fin est le commencement Docteur. »
 
Et puis son squelette s’est brisé, et ses restes sont tombés au sol rejoindre l’amas de chair et de bile qu’il avait laissé derrière lui. La trompe d’Ubloo est retombée pour se balancer à nouveau sous sa tête, et je l’ai entendu le dire.
 
« Ubloo. »
 
Mes jambes étaient emmêlées dans mes draps comme du bois noueux. Je gisais dans une flaque de sueur froide, essoufflé, fixant le sombre plafond dont les contours, d’abord flous, m’apparaissaient plus nettement.
 
Je suis resté là, haletant. Une fois mon souffle repris, je me suis levé et je me suis dirigé vers mon armoire pour en ouvrir un tiroir. À l’intérieur il y avait une flasque, à côté de laquelle reposait un revolver.  
 
Même si je m’accrochais toujours à l’espoir de trouver un moyen de me débarrasser de cette malédiction, une petite partie de moi, rationnelle, savait qu’il pouvait n’y avoir en réalité qu’une seule solution à toute cette histoire.
 
J’ai sorti une pleine bouteille d’Adderall et je me suis enfilé trois pilules. J’ai attrapé ma bouteille de gin presque vide, et je l’ai finie. Je me suis retourné et j’ai balayé la chambre du regard. Il  n’y avait rien. J’ai éteint la lumière et jeté un coup d’œil à ma montre : il était 4 :37 du matin.  
 
C’était l’heure de partir.
 
Je suis arrivé à la banque juste un peu après 7 heures. Elle n’allait pas ouvrir avant une bonne heure, donc j’ai sorti une de mes nombreuses flasques de gin que je conservais désormais dans ma voiture, et l’ai vidée dans mon café. La première gorgée m’a brûlé la langue, mais j’en avais vraiment plus rien à foutre. Il y a pire que de se brûler la langue.
 
Je n’arrêtais pas de penser à ce qu’avait dit Andrew, si c’était bien Andrew. Aurait-ce pu être Ubloo s’adressant à moi ? Ça n’avait pas de sens. S’il pouvait me dire de me réveiller à chaque putain de fois, pourquoi aurait-il créé une vision d’Andrew pour me parler ? Ceci dit, je pense qu’entendre cette chose parler serait bien plus flippant.
 
J’ai rencontré la femme qui devait me montrer l’école devant la porte de la banque. Elle s’appelait Linda. Elle avait la cinquantaine, avec des cheveux bruns et des taches de rousseur, et avait un sourire d’une blancheur éclatante. J’ai pris le temps d’arranger mon aspect pour cette rencontre. Si je voulais ressembler à quelqu’un qui comptait acheter cette maison, et par la même occasion glaner des informations, je devais jouer le jeu. Mes cheveux étaient soigneusement peignés, j’ai même un peu brossé et nettoyé ma barbe hirsute. J’ai mis de vieux vêtements professionnels, que j’avais repassés la nuit précédente, et je me suis même mis une petite touche d’eau de Cologne. Honnêtement, ça m’a fait du bien de m’habiller un peu.
 
Nous avons pris sa voiture pour aller jusqu’à l’école, qui n’était pas très loin de la banque. Alors qu’on se garait devant, j’ai senti une étrange sensation à l’estomac, comme quand on rencontre quelqu’un dont on n’avait vu que des photos. J’avais l’impression de déjà connaître l’endroit tellement je m’étais renseigné dessus.  
 
« Bon ça paye pas de mine, mais je vous le garantis dans le temps c’était une vraie beauté, » dit-elle alors que nous nous avancions vers la grande porte en fer.
 
Elle a sorti de son sac à main un trousseau de clés, qui n’en contenait que trois, et a cherché la bonne. Je l’ai observée attentivement. Il y avait deux clés en or et une en argent. Elle s’est arrêtée sur cette dernière, et l’a insérée dans le cadenas de la porte. J’ai levé la tête vers la grille : il y avait des pointes au sommet. Il ne serait pas évident de passer au-dessus, mais en étant prudent ça doit bien être possible.  
 
« L’herbe est un peu haute en ce moment, en général on envoie quelqu’un la tondre plusieurs fois dans l’année, pour vérifier aussi que personne n’ait dégradé l’endroit. »
 
Je lui ai emboité le pas tandis qu’elle montait les marches de l’entrée. Ces dernières ont grincé sous nos pieds. Elle a pris une des clés en or et l’a enfoncée dans la serrure. La porte s’est ouverte vers l’intérieur, et elle s’y est engouffrée.  
 
« Alors ici nous avons le hall d’entrée, avec comme vous pouvez le constater beaucoup d’espace, et une grande hauteur de plafond, qui fait fureur de nos jours, » dit-elle en refermant la porte derrière moi.  
 
La maison était vraiment magnifique, et je comprenais mieux pourquoi c’était facile pour Robert de prétendre vouloir l’acquérir en tant que bon investissement. Linda m’a montré le reste, qui était plutôt morne et poussiéreux. Les planches du parquet craquaient sous nos pas, et des tâches aux murs et au plafond attestaient de l’infiltration de l’eau. La majeure partie du rez-de-chaussée était constituée de salles de classe, avec juste une petite cuisine, que les profs devaient utiliser entre les cours. Le bureau du doyen se trouvait en haut, avec d’autres salles de classe.  
 
J’ai continué la visite en écoutant d’une oreille distraite ce que me disait Linda, attendant de l’autre que quelque chose survienne. Mais en vain. J’arrivais dans une impasse. Tous les indices m’avaient mené jusqu’ici, et je ne pouvais m’empêcher de me sentir seul et perdu.
 
Une fois la visite terminée, je suis retourné à la banque avec Linda pour les formalités. J’ai pris place en face de son bureau, pendant qu’elle posait son sac et allait faire un peu de café. À son retour, elle s’est assise et a sorti la paperasse.
 
« Nous demandons un minimum de 685 000$, avec tous les coûts supplémentaires à votre charge. Il y a également des frais d’agence de 10 000$, mais pour être honnête je vois bien la banque vous en faire grâce si vous achetez, ils ont vraiment envie de se débarrasser de cette propriété. » Quand elle a eu fini de parler, elle m’a tendu la paperasse pour que je l’examine.  
 
J’ai fait mine de lire les documents.
 
« 685 000$ me semble raisonnable, ai-je commencé, bien qu’une maison de cet acabit se vende pour le double en ce moment, surtout avec autant de surface et une telle architecture. »
 
Linda savait à quoi je faisais allusion avant même que je n’en parle.
 
« C’est juste que, continuais-je, j’ai entendu certaines rumeurs à propos de la propriété en étant dans le coin, et bien que je sois sceptique, vous comprenez ma curiosité. »
 
Linda a soupiré en dépit de la diplomatie de ma question.
 
« Eh bien je peux vous assurer qu’il n’y a absolument rien à craindre avec cette propriété. Lorsque l’école a été fermée, ils ont envoyé les élèves dans des écoles publiques, ce qui n’a pas plu à un certain nombre de parents parce qu’il y avait toujours beaucoup de tensions raciales. Ils nous ont suppliés de financer l’école, mais ça aurait tout simplement été trop cher à entretenir. Ils ont chassé les premiers acheteurs potentiels, la maison est restée inoccupée pendant longtemps, et puis les histoires ont commencé à germer. À partir de là, c’est assez difficile de vendre une propriété, en particulier quand elle a subi autant de dégâts. »
 
J’ai acquiescé. C’était logique. Une partie de moi espérait  qu’il y aurait une histoire d’où je pourrais partir, mais je n’ai rien trouvé d’autre que les rumeurs habituelles : des silhouettes aperçues aux fenêtres, des personnes qui y sont allées sans jamais en revenir, etc.
 
« Bon, il faut que j’en parle avec ma femme, et voir ce qu’elle en pense. » Ça m’a fait bizarre de dire ça. J’ai pris une gorgée de mon café. Il avait suffisamment refroidi pour le boire, ce qui m’a aidé à déculpabiliser pour ce que j’allais faire.  
 
« Bien sûr, je comprends, » a répondu Linda dans un sourire.  
 
« En attendant, ça ne vous dérange pas si je prends une copie de… » J’ai allongé le bras pour attraper les papiers, et j’ai renversé ma tasse de café de manière à tacher les vêtements de Linda. « Oh mon Dieu, je suis tellement désolé. »
 
« Oh ! » Elle s’est levée et a balayé la pièce du regard à la recherche de quelque chose avec quoi s’essuyer. « Je vais juste, hummm… un instant s’il-vous-plaît. »
 
Elle est sortie de la pièce et j’ai entendu le bruit de ses talons dans le couloir.  
 
« Je suis vraiment désolé ! me suis-je encore excusé, tout en fouillant son sac pour prendre le trousseau de clés. Je suis tellement maladroit, j’aurais dû vous prévenir ! » J’ai glissé les clés dans ma poche, puis j’ai ressorti la boîte de mouchoirs que j’avais cachée sous ma chaise et l’ai remise sur son bureau.  
 
« Oh ça ne fait rien ! a-t-elle dit en revenant avec un rouleau d’essuie-tout. Ça arrive tout le temps mon cher. Laissez-moi juste le temps de demander à un stagiaire de vous imprimer une autre copie de ces contrats. »
 
Linda m’a raccompagné à la sortie, et je me suis à nouveau excusé pour avoir renversé du café. Elle a dit qu’elle espérait avoir de mes nouvelles rapidement. Je lui ai fait signe de la voiture, mais je n’ai pas pu m’empêcher de sourire en la voyant avec une grosse tâche de café sur sa veste.
 
Une fois de retour à ma chambre d’hôtel, je me suis servi un verre de gin, me suis assis sur le lit, et j’ai pris deux pilules d’Adderall supplémentaires.  
 
J’irais à la maison vers deux heures du matin. Il ne faudrait pas oublier d’apporter la lampe torche ainsi que quelques outils, juste au cas où j’aurais pris les mauvaises clés. Bien que peu probable, je n’aimais pas laisser les choses au hasard. J’ai commencé à tout mettre dans un sac de sport. Lampe torche, marteau, clé à molette, tournevis, pied de biche. Puis j’ai sorti un masque de ski de mon armoire. Il y avait quelque chose de lourd en dessous : c’était mon revolver. Je suis resté là à le regarder, jusqu’à ce que la sonnerie de mon téléphone me ramène à la réalité. Je l’ai sorti de ma poche pour voir qui m’appelait.
 
C’était Eli. J’ai hésité un moment avant de décrocher.
 
« Eli, comment allez-vous ?
 
– Ça va bien Docteur, m’vous ? a-t-il dit avec ce charmant accent du Sud.
 
– J’ai connu des jours meilleurs, vous savez, ai-je continué. Comment puis-je vous aider ?
 
– Eh bien Docteur, j’ai fait des recherches sur… m’voyez.
 
– Et ? » ai-je répliqué. Ubloo n’avait rien de nouveau pour moi, donc j’étais moins enclin à tourner autour du pot que lui.  
 
« Eh bien je n’ai rien pu trouver d’autre au sujet de « Daiala Bu Umba » en particulier, mais j’ai trouvé quelque chose de similaire. C’était dans les traditions d’une autre tribu. »
 
Mes oreilles se sont redressées et j’ai senti comme des papillons dans le ventre.  
 
« Continuez.  
 
– Eh bien il y est dit qu’un membre de cette tribu souffrait de terribles cauchemars. Ils l’ont trouvé mort un matin dans sa hutte, et la personne qui l’a trouvé a commencé à avoir des cauchemars également.
 
– Ça a l’air encourageant, ai-je répondu, en essayant de cacher mon excitation dans ma voix.
 
– En fait ça a continué pendant quelques semaines avant que la tribu ne comprenne, mais contrairement aux autres tribus, ils n’ont pas banni celui qui avait les cauchemars, au lieu de cela ils lui ont assigné un ‘Ubuala’.
 
– Ubuala ?
 
– Oui Docteur, c’est du Khoe ancien pour ‘Celui qui réveille’. L’Ubuala devait demeurer près de la personne concernée, et la réveiller si cette dernière commençait à avoir des cauchemars en la secouant et criant ‘Ubloo !’. »
 
Mon estomac se noua. Ça devenait inquiétant, et un peu trop familier.
 
« Ça a marché ?
 
– Eh bien apparemment oui, pendant un petit moment, mais ensuite le membre de la tribu affirmait qu’il pouvait voir le monstre en étant éveillé. Personne ne l’a cru, et un jour, alors qu’il devait récolter de l’eau, ils l’ont trouvé avec les veines ouvertes. »
 
Bizarrement ça ne m’a pas surpris.
 
« Bon, et du coup ?


– L‘ancien de la tribu a décidé qu’il serait l’Ubuala de l’homme qui avait trouvé le précédent membre maudit, et qu’il resterait constamment à ses côtés. Jusqu’à une nuit, où l’homme s’est éveillé de son cauchemar, et a pris un poignard à l’ancien pour se tuer sous ses yeux.
 
– Merde…
 
– Vous êtes bien assis Docteur ?
 
– Ouais, pourquoi ?
 
– Parce que vous n’allez pas aimer la suite. Apparemment, l’ancien voulait débarrasser sa tribu de la malédiction, et comme quiconque le trouverait mort en hériterait de lui… »
 
Mon cœur battait la chamade.
 
« Alors ?
 
– Alors il a demandé que sa tribu l’emmène quelque part où personne ne trouverait jamais son corps. »
 
Il y a eu un instant de silence.
 
« Où ça ?
 
– Ils l’ont enterré, Docteur… vivant. »
 
J’ai eu immédiatement envie de vomir.
 
« Bon sang Eli…
 
– Je sais Docteur. La piste s’arrête là. J’ai trouvé d’autres mentions de cauchemars ailleurs dans des textes historiques, mais rien après ça. Du coup je me suis renseigné sur le vaudou. J’ai appris qu’une fois qu’une malédiction était lancée, l’esprit continuerait de chasser jusqu’à qu’il ait obtenu tout ce qui lui avait été promis. C’est le seul moyen de se débarrasser d’une malédiction, donc je n’ai pas encore compris comment enterrer l’ancien a pu l’arrêter. »
 
Je retenais mes larmes et ma nausée.
 
« Y a-t-il un moyen de l’invoquer à nouveau une fois qu’il se retrouve dans une impasse comme ça ? Je veux dire, il y a forcément une raison pour qu’il soit de retour.
 
– Oui, une malédiction peut en effet être revitalisée si elle est invoquée de nouveau, mais même dans ce cas, elle ne se nourrira que de ce qu’on lui avait promis, et celui qui l’a invoquée aurait eu besoin de connaître le rituel exact. Voyez-vous, certains ingrédients sont nécessaires pour le vaudou. Le sorcier qui avait invoqué Daiala Bu Umba rapportait avoir utilisé des défenses d’éléphant, des serpents, et beaucoup d’autres choses, avec en plus les restes de sa tribu, et le livre que vous m’avez donné est tout ce que j’ai jamais trouvé sur la tribu de Binuma. Avant, tout le monde pensait qu’ils n’avaient jamais existé. »
 
Toutes ces nouvelles informations me faisaient tourner la tête.
 
« Très bien, je n’ai pas l’intention d’abandonner maintenant Eli. Et si m’enterrer vivant ne suffirait même pas à tuer ce truc pour de bon, j’espère épuiser toutes mes options avant d‘y songer.
 
– Je comprends Docteur. Je suis désolé d’avoir dû vous dire ça.
 
– Ce n’est rien Eli, toute information est bonne à prendre. » J’ai hésité avant de poser la question qui nous brûlait les lèvres. « M’enterreriez-vous si vous le deviez, Eli ?
 
– Si on doit en arriver là Docteur, je le ferai. »
 

 
Il était presque deux heures du matin lorsque j’ai atteint l’école.  J’ai tiré le sac de sport du siège arrière pour le poser sur mes genoux. J’ai pris une profonde inspiration, et j’ai ouvert la portière. La nuit était calme, un peu humide. Je m’étais garé très loin de l’école, alors j’ai mis le sac sur mon épaule, et j’ai entamé la longue marche jusqu’au portail.  
 
En marchant, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce que m’avait dit Eli. À propos de l’Ancien, de l’Ubuala, tout ça. Comment se faisait-il que Daiala Bu Umba dise Ubloo ? Pourquoi voudrait-il me réveiller lui-même ? J’ai marché encore un peu, puis ça m’a frappé. Je me suis figé immédiatement.
 
Et si ce n’était pas lui qui disait Ubloo ? Si c’était quelque chose d’autre ? Un autre esprit qui essaie de m’aider ? Qui essaie de me protéger du pire ? C’était plausible. Tout à fait plausible. C’est pourquoi je me réveille du rêve, pourquoi je l’entends toujours juste avant.  
 
J’ai senti des papillons dans l’estomac, et je me suis remis en marche. Si la bête se nourrissait de désespoir, alors il serait logique qu’un esprit bienveillant me réveille juste avant qu’il ne puisse satisfaire son appétit. Mes pensées fusaient avec cette nouvelle information, et pour la première fois depuis longtemps, j’ai enfin senti une petite étincelle d’espoir.
 
Le sac de sport commençait à me peser sur l’épaule quand j’ai atteint le portail. En cherchant les clés dans ma poche, j’ai senti la bouteille d’Adderall. J’en ai pris un, juste au cas où. Puis j’ai sorti les clés, et, en retenant ma respiration, j’ai inséré celle en argent dans le cadenas.
 
Elle a tourné.
 
Enfin la chance me souriait à nouveau. J’ai ouvert le portail doucement, et je  me suis glissé à l’intérieur. Je me suis accroupi pour m’approcher de la porte d’entrée en silence. Je l’ai ouverte avec la clé en or, et j’ai pénétré à l’intérieur sans un bruit.
 
J’ai refermé la porte derrière moi, et me suis retrouvé dans l’obscurité totale. J’ai fouillé dans le sac de sport jusqu’à y trouver la lampe torche. Je m'en suis servi pour éclairer la pièce, m’attendant à moitié à y trouver quelque chose. Sans doute à cause de tous les films d’horreur que j’avais vus dans ma jeunesse. J’ai souri, avant de m’aventurer dans le reste de la maison.
 
Rappelons-le, je ne savais pas ce que je cherchais en fouillant la maison, mais quelque chose me disait que je le saurais quand je le verrais. J’ai commencé par le premier étage, avec tous les bureaux et les salles de classe. Je toquais aux murs, pour voir s’il pouvait y avoir des passages ou quoique ce soit derrière. J’ai examiné les salles, puis je suis redescendu. J’ai fouillé les salles de classe et la cuisine de fond en comble. Après une heure ou deux, je me suis accroupi pour souffler un peu.
 
J’allais avoir besoin de revenir une autre nuit pour recommencer. Merde.
 
L’ironie c’est que ce bâtiment n’était pas très différent de celui dans lequel je vivais à Stoneham, dans le Massachusetts. Je me suis relevé pour aller gratter la saleté des murs. La peinture en dessous avait la même couleur, ou du moins ça en avait l’air. C’était la même architecture. Le même parquet de bois massif. Il n’y avait que les tapis qui me dérangeaient, sans doute parce que je détestais passer l’aspi-
 
Soudain, je l’ai remarqué.
 
Une latte du parquet, légèrement plus claire que les autres.
 
Je m’en suis approché pour l’éclairer avec ma lampe. C’était bien le même bois, mais plus clair, avec de meilleures finitions. Ça avait l’air… plus récent.
 
J’ai posé le sac de sport et j’en ai sorti le marteau et le pied-de-biche. J’ai d’abord arraché les clous d’un côté de la latte, puis je l’ai tirée en arrière jusqu’à ce qu’elle se casse en deux. Je n’avais que quelques centimètres pour voir au travers. J’ai essayé d’éclairer le trou avec la lampe, mais je ne pouvais rien voir. L’excitation me rendait dingue, alors j’ai arraché les planches en utilisait le trou pour faire levier. J’en ai retiré deux autres, puis j’ai à nouveau éclairé l’endroit de ma lampe. Ce que j’y ai vu me donna presque envie de vomir.
 
Il y avait des os par terre, en dessous du parquet. Ce n’était pas inhabituel pour les maisons en Louisiane d’être construites un peu au-dessus du sol, pour éviter les inondations, bien que celle-ci était assez loin du moindre point d’eau. Il y avait entre 30 et 60 centimètres de distance avec le sol, qui était entièrement recouvert d’ossements carbonisés et de cendres, avec des symboles que j’ai reconnus presque instantanément.
 
C’était du Khoe ancien.
 
Je suis resté figé là à fixer les terrifiantes inscriptions, quand j’ai remarqué un morceau de papier sur le côté. En tendant le bras à travers le plancher, j’ai réussi à l’attraper du bout des doigts.  
 
J’ai ouvert la note pour la lire :
 
« Je vous ai demandé comment vous dormiez la nuit, à présent j’ai ma réponse. »
 
Signé :
 
« Monaya Guthrie »
 
Je me suis accroupi, déconcerté.
 
« Monaya Guthrie. » Répétais-je pour moi-même, bouillonnant de rage. Elle avait dû invoquer Ubloo de nouveau avec ce rituel et l’avait envoyé après le responsable de la fermeture de l’école. Mes yeux s’emplirent de larmes de colère et de frustration. Mais pourquoi ? Pourquoi le monstre continue-t-il de chercher ? S’il avait tué la tribu, alors pourquoi était-il toujours là ?
 
C’est alors que ça m’a frappé.
 
Le sorcier avait écrit que sa femme était enceinte quand elle avait été assassinée, et qu’il avait brûlé la tribu entière pour invoquer le monstre. Mais et si ce n’était pas tout à fait sa tribu entière, et si ce que le monstre voulait après avoir tué celui après qui le sorcier l’avait envoyé, c’était cet enfant ? Et si le sorcier était parvenu à sauver son enfant ?!
 
Mes pensées fusaient à une vitesse folle. Bien que primitives, il n’était pas rare que les médecines antiques soient capables de réaliser ce genre d’opérations. Je veux dire, ce n’est qu’une césarienne après tout.
 
J’ai rangé les outils et la note dans mon sac, et je me suis relevé.
 
Je dois trouver Monaya Guthrie. Ou du moins quelqu’un qui la connait. Elle doit savoir ce qu’il faut faire ensuite. Bordel de merde, elle pourrait même être la descendante du-
 
Le plancher a craqué derrière moi, et je me suis figé de terreur en l’entendant.
 
Je me suis retourné, pointant ma lampe vers l’endroit, et j’ai poussé un cri.
 
Là, dans les ténèbres, juste éclairé par un rayon de lumière, se tenait Ubloo.  Il me regardait de ses froids yeux noirs tandis que je tremblais de peur.
 
Je dois me réveiller. Putain putain putain il faut que je me réveille.
 
Il a lentement commencé à ramper vers moi, les os de son corps visibles dans chacun de ses mouvements sous sa peau grise et lisse.
 
Et puis j’ai réalisé quelque chose. Jamais dans un rêve n’ai-je su que je rêvais.
 
La panique m’a submergé. Les membres de la tribu qui voyaient Ubloo éveillés, la manière dont Andrew était mort, effondré contre le mur face à la porte. Mon cœur me martelait la poitrine.  
 
Ce n’était pas un esprit bienveillant qui essayait e me réveiller. Bordel comment avais-je pu être aussi bête ?
 
C’était Ubloo. Ça avait toujours été Ubloo. Il me disait de me réveiller à chaque fois. Il créait ce sentiment de sécurité au dernier moment pour que cette fois, cette fois je comprenne que je ne me réveillerais pas. Il n’y avait plus d’issue.
 
Ubloo s’est arrêté, a très légèrement incliné sa tête, puis a galopé à toute allure vers moi. J’ai hurlé, et j’ai couru. Je me suis rué hors de la salle de classe, dans le hall. De là j’ai vu une porte, et j’ai entendu Ubloo percuter un mur en me poursuivant, derrière moi. Il gagnait rapidement du terrain. Je me suis précipité sur la porte, pour me retrouver dans une autre salle de classe. J’ai continué à courir frénétiquement, jusqu’à trouver une autre porte. Je me suis retourné un peu avant de l’atteindre, et j’ai sorti le revolver de ma ceinture. J’ai éclairé de ma lampe là d’où je venais, et j’ai vu la porte exploser sous la pression d’Ubloo qui forçait le passage. J’ai tiré trois coups, qui ont fait trembler son corps. Mais les impacts des balles n’ont laissé que des trous noirs. Il n’a pas saigné, et j’ai observé avec horreur les trous se refermer tout simplement.
 
Je me suis enfui par la porte derrière moi, jusqu’au milieu de la pièce voisine. Je l’ai balayée de ma lampe torche. Aucune issue. J’ai senti mon cœur battre plus fort alors que je comprenais ce que ça signifiait. J’ai continué d’agiter ma lampe, pour constater qu’il n’y avait pas de fenêtre non plus.  
 
« Non. Non non non non non. Putain putain PUTAIN ! »
 
J’ai entendu Ubloo s’approcher de la porte depuis l’autre pièce. J’ai couru dans le coin pour lui faire face.
 
Lentement, j’ai vu le tronc atteindre l’entrée, puis sa tête est apparue, me fixant de ses horribles grands yeux noirs. J’étais fait comme un rat.
 
J’ai serré la crosse du revolver, et je me suis effondré contre le mur dans le coin. C’est la fin. La fin de Thomas Abian. Le génial docteur Abian, à qui on avait confié la tâche de sauver Andrew Jennings il y a des jours de cela. Je me suis mis à pleurer.  
 
« La fin est le commencement, » me suis-je dis à moi-même en pleurant.
 
Ubloo est entré et s’est lentement frayé un chemin jusqu’à moi en rampant à travers la pièce.
 
La fin est le commencement. Quelle putain de manière débile de le dire. J’ai secoué la tête et des larmes sont tombées sur mes genoux. Je pouvais entendre Ubloo se rapprocher à présent.
 
Je vais juste devenir un autre putain d’indice ai-je pensé, pleurant comme un bébé. Et dire que j’espérais-
 
C’est alors que tout est devenu clair, toute la sombre vérité, horrible et tordue.  Le monstre ne se nourrit pas de notre désespoir, ou de notre tristesse, il se nourrit de notre espoir. Il nous garde en vie juste assez longtemps pour qu’on pense qu’on va s’en sortir, et puis il nous achève.
 
Le plancher craquait autour de moi sous le poids d’Ubloo qui se rapprochait.  
 
L’espoir de Robert lorsqu’il a trouvé le livre, l’espoir d’Andrew lorsque je lui ai donné la cyproheptadine, mon espoir lorsque j’ai trouvé le rituel et la note sous le plancher, et que je pensais qu’il y avait un esprit bienveillant. Mais par-dessus tout, l’espoir que lorsqu’il finirait par venir nous chercher, nous nous réveillerions.
 
Je me suis mis à pleurer plus fort, car tout était logique. C’est la malédiction parfaite. Qui n’en devient que plus forte au fur et à mesure qu’on pense pouvoir la vaincre. La fin est le commencement après tout. La fin de ma vie marque le commencement de sa faim pour une nouvelle personne à maudire.
 
J’ai ouvert les yeux pour fixer Ubloo. Sa tête était à peine quelques centimètres au-dessus de l’endroit où j’étais assis. Il savait, d’une manière ou d’une autre il savait qu’il était sur le point de prendre ce qu’il était venu chercher.
 
« J’aurais dû le laisser m’enterrer. » Je pleurais en levant le revolver.  
 
J’ai mis le métal froid et lourd dans ma bouche, tout en pleurnichant, et j’ai senti mes dents buter contre le barillet.
 
J’ai ouvert mes yeux, juste assez de temps pour voir son tronc s’avancer, pour voir mon misérable reflet dans ses sombres yeux vides, pour sentir la gâchette bouger sous mon doigt, et voir un éclat de lumière emplir la pièce sombre et solitaire. Le dernier écho de la pensée qu’une pauvre âme me trouverait ici.

Source

Ubloo (partie 3)

Partie 1
Partie 2
Partie 4
Partie 4.5


J’observais les lignes blanches disparaître l'une après l'autre sous le capot de ma voiture en parcourant l’autoroute. Plus je les regardais, plus j'avais l'impression qu'elles ne formaient qu'une seule et même ligne floue plongée dans un océan de bitume, et alors il fallait que je tourne le regard pour qu’elles soient à nouveau séparées.

J’ai tendu le bras vers le siège passager pour attraper ma bouteille de gin. C’est triste de voir à quel point je suis devenu doué pour tirer le bouchon d’une main pendant que l'autre tient le volant. J’en ai pris une grosse gorgée pour finir la bouteille, puis je l’ai balancée à travers la vitre côté conducteur avant d'entendre le bruit satisfaisant des éclats de verre.

« Ça ne pouvait être qu'un micro sommeil », me répétais-je sans cesse. Je ne sais pas si je commençais à perdre la raison, ou si j’avais déjà trop bu pour ce midi et que je divaguais ; mais j'avais en quelque sorte ce besoin de rationaliser le fait que j'avais vu Ubloo sans l'entendre pousser son cri.

Au final, j’ai attribué ça à des hallucinations causées par le manque de sommeil, et je me suis dit que j’essayerais d’avoir au moins 5 bonnes heures de sommeil cette nuit. Ces dernières semaines, je tournais autour de 4 heures de sommeil ou plutôt, je dormais aussi longtemps que mon corps parvenait à supporter ces terrifiants cauchemars.

En regardant dans mon rétroviseur, j’ai jeté un œil à la boîte qui contenait les affaires de Robert Jennings. Aujourd’hui, j'allais enfin savoir de quoi le livre parlait. Je ne pourrais vous dire combien de temps j’ai passé à comparer cette écriture aux dizaines d'extraits de langues diverses que je stockais sur mon ordinateur, et ce n’est qu’après un incroyable coup de chance que j’ai compris ce que c'était réellement.

Je m’étais posé au bar d’un hôtel en Pennsylvanie lorsqu’un homme était venu s'asseoir près de moi. On a discuté quelques minutes, mais je crois qu'il n'était pas rassuré par mon apparence plus que négligée. Finalement, on buvait dans le calme, quand il a soudain brisé le silence.

« Vous savez lire cette merde ? » a-t-il dit tout sauf gracieusement.

« Malheureusement non », soupirais-je. « En fait, pour être honnête, j'essaye d'identifier de quelle langue il s'agit. » 
« Oh. » Il a regardé sa bière en grattant l'étiquette. « Ça vous embête si je je regarde un peu ? »

« Non bien sûr, mais faites attention, d'accord ? » J’ai fait glisser le livre vers lui avec précaution. Il l'a ouvert et a feuilleté les premières pages.

« Eh bien, ce que je peux vous dire, » a-t-il commencé, « c'est que c'est une sorte d'écriture africaine. ».

Mes oreilles se sont dressées en entendant cela.
« Africaine ? » j'ai demandé, plein d'espoir.

« Ouais. J’ai été gardien de nuit au musée d’histoire naturelle à New York, et je suis presque sûr d'avoir vu une connerie du genre là-bas."

Je n’ai même pas pris le temps de remercier l’homme. Je lui ai pris le livre des mains, et j’ai foncé jusqu’à ma chambre d’hôtel pour me mettre au boulot. J’ai dû écrire pas loi de 500 e-mails cette nuit-là, avec un petit extrait du livre en pièce jointe, et j'envoyais ça à tous les professeurs d’histoire Africaine, conservateurs de musée et traducteurs de langues africaines dont j’avais pu trouver l’adresse.

C’est comme ça que j’ai rencontré Eli.

Eli était un professeur d’histoire Africaine à la retraite vivant à Natchez dans le Mississippi. L’e-mail qu’il m’a renvoyé m'avait paru un peu surprenant, mais c'était surtout excitant. Il m’a expliqué que cet écrit que j'avais en ma possession était dans une langue quasiment éteinte, et qu'il avait appris à la traduire pour un professeur pendant sa thèse. Je lui ai dit que je lui offrirais n’importe quelle somme d’argent s’il acceptait de m’aider à traduire ce livre, mais seulement si je lui remettais en mains propres et qu'il le lisait directement. Je ne pouvais pas risquer de perdre le livre à cause de la poste, et en plus, Natchez était pile sur ma route pour rejoindre la maison en Louisiane.
J’avais fini de lire le journal de Robert depuis 2 semaines. Il retranscrivait tous ses rêves, le poids terrible du fardeau qu'il portait, et les conséquences sur sa vie familiale. 
Un épisode a retenu mon attention plus que les autres. Robert était parti toquer à la porte de l’un de ses locataires, n'ayant plus de nouvelles de lui (ou ne recevant plus de loyer) depuis un moment. La porte était ouverte, alors il avait fini par entrer. Le locataire gisait dans la baignoire, les poignets ouverts. Apparemment, plusieurs de ses vieux jeans étaient étendus sur le sol de la salle de bains, et dans l’une des poches, Robert a trouvé une photo de la maison en Louisiane, son adresse écrite à la hâte au verso. Cependant, il ne faisait nulle part mention de l’endroit où il avait trouvé le livre.

Robert avait également émis une hypothèse sur les intentions exactes d'Ubloo. Il semblait croire qu’il s’agissait d’un esprit vengeur, se nourrissant de nos cauchemars ou de nos peurs. Disons-le, son journal ne m'a pas tant aidé que ça en fin de compte, ce n’était qu’un simple résumé de tout ce qu’il avait vécu durant ces 3 années passées avec cette malédiction.


Je suis sorti de mes pensées juste à temps pour l'entendre crier.

Il y a eu un gros fracas, et le choc a enfoncé mon pare-brise. Par réflexe, j'ai fait une embardée et j'ai perdu le contrôle de mon véhicule. La voiture a dévié de la route et a heurté les rails de sécurité, projetant la femme du capot, et la faisant traverser le paysage comme une vulgaire poupée de chiffons avant que sa trajectoire rencontre un arbre. J'ai alors entendu sa colonne vertébrale se briser sur le coup avec un « crac » résonnant.

Ma voiture a achevé sa course folle, et je l'ai entendu.

« OH MON DIEU ! MARY ! »

Un vieil homme était en train de courir vers la bande d'arrêt, là où la femme était étendue.

« MARY ! MON CŒUR, NON ! »

Il s’est agenouillé et a commencé à bercer sa tête dans ses bras. Les jambes de la femme étaient tordues d'une manière écœurante. Il s'est tourné et m'a regardé, toujours sous le choc, les jointures des doigts blanches à force de tenir le volant. Il m'a fallu un certain temps pour reprendre mes esprits et réaliser la gravité de la situation.

« RECULEZ ! JE SUIS DOCTEUR ! » ai-je crié en ouvrant la porte et en courant vers l'homme.

« Elle est MORTE idiot ! Tu l'as TUÉE ! » Le vieil homme sanglotait, la tête enfouie dans les cheveux de sa femme défunte.

Je me suis arrêté à mi-chemin entre la voiture et l’arbre. Ils avaient au moins 70 ans tous les deux. Un peu à côté de la route, j’ai remarqué une voiture. Ils avaient dû tomber en panne ou alors ils avaient eu une crevaison. Elle était probablement en train de me faire signe de m'arrêter quand je l'ai percutée, ou bien elle se tenait trop près de la voie.

« Je suis désolé, j’ai… » ai-je balbutié en respirant avec peine. « Je ne faisais pas attention... »

« T’étais complètement bourré sale con ! » a-t-il crié. « Un alcoolo comme ton père ! C’est ce qui l’a tué, lui et ta mère ! »

J'étais décontenancé.

« Non, ce n’est pas vrai ! »

« Si ça l’est ! » Le vieil homme a tendu le bras derrière son dos, pour prendre un revolver. « Regarde ce que tu as fait, mon gars ! Tout est de ta faute ! »

Alors, il a armé son revolver, l'a mis dans sa bouche, et j'ai vu sa tête éclater dans une explosion de couleurs.

Je suis resté là, sous le choc, à écouter le silence qui remplissait maintenant l’atmosphère. Je me suis gratté la tête, puis j’ai dévisagé l’homme et la femme. Comment j'allais me sortir de cette putain d'histoire ? Je me suis encore gratté la tête, quel moment étrange pour avoir des démangeaisons.

Puis j'ai senti mes poils se hérisser. Je me suis retourné, surpris et apeuré. Il était là, sa longue trompe repliée vers lui, et son interminable langue noire pendante. Il m'a fixé avec ses horribles yeux d'un noir d'encre. Ils étaient tellement noirs que je pouvais voir mon reflet dedans, mon reflet figé par la peur. Il se balançait sur ses jambes d'avant en arrière, presque gracieusement. Il a légèrement penché sa tête sur le côté pendant une fraction de seconde, et je l'ai entendu.

« Ubloo ! »


Je me suis réveillé avec une grosse bouffée d'air chaud. Je reprenais lentement conscience de ce qui m'entourait. Je m’étais arrêté sur une aire de repos juste à côté de Natchez pour me soulager et prendre un café. J’avais dû m’endormir dans la voiture.

« PUTAIN ! » J’ai donné un coup sur le volant.

J’avais dû faire au moins 50 rêves avec cette chose et elle parvenait toujours à me prendre au dépourvu. J’ai fouillé dans la boîte à gants pour en sortir de l'Adderall . J’en ai jeté deux comprimés dans ma bouche et me suis forcé à les avaler avec une gorgée de gin.

Je suis resté immobile un moment, la tête contre le volant, chassant toutes mes pensées, puis j’ai tourné la clé pour démarrer la voiture et quitter la place de parking de l’aire de repos.

J'en ai eu pour encore une demi-heure pour me rendre là où Eli vivait. Sa maison était grande, et ancienne à première vue. Son allée était bien plus longue que ce à quoi j’étais habitué. Le terrain autour de sa maison semblait s'étendre à l'infini. Je suppose que la vie urbaine m'avait conduit à trouver un lieu comme celui-ci complètement surnaturel.

J’ai continué jusqu'à me trouver devant la maison, puis il est sorti et m'a salué de la main. Il m’attendait, je l'avais appelé deux minutes avant d'arriver. Il était aussi grand que moi, mais beaucoup plus vieux, il devait avoir la soixantaine. Il avait un crâne parsemé de cheveux blancs ainsi qu’une barbiche assortie. Sa peau était ridée et il avait une paire de lunettes à moitié cassées posée sur le nez.

Il a allumé une cigarette pendant que je sortais de la voiture et me dégourdissais les jambes.

« Bonjour Docteur », a-t-il dit depuis le perron. « Je dois avouer que ça fait une éternité que j'attendais votre livre. Il est dur de trouver quoi que ce soit qui n'ait pas déjà été trouvé, et si vous me confiez ce travail, eh bien, je pense qu'on fera la paire. »

Il parlait avec un accent du Mississippi très prononcé, mais tout de même compréhensible. Il m'a scruté quelques secondes avant de parler à nouveau.

« Ça alors, vous avez sale mine docteur. Longue route ? » s'est-il renseigné d'un ton sincère.

« Juste une mauvaise nuit. »

Je n"ai pas pu m'empêcher de sourire. J'ai ouvert la portière arrière de ma voiture et j'ai sorti le livre de sa boîte. J'ai fermé la porte et examiné une dernière fois la couverture en marchant vers Eli.

« Le voilà », lui ai-je dit en tendant le livre.

Eli a pris le livre dans ses mains en remontant ses lunettes pour mieux voir. Il a plissé les yeux pour bien voir la couverture malgré la lumière du soleil pendant quelques secondes avant que je n'aperçoive ses yeux s’élargir et sa bouche s'ouvrir lentement.

« Docteur. » a-t-il dit d'un air grave. « Où l'avez-vous trouvé ? »

« Un ami me l'a donné. » ai-je à moitié menti. « Pourquoi ? Quel est le titre ? »

Eli s'est retourné et m'a fixé un long moment, je pouvais presque voir les engrenages tourner dans sa tête en même temps qu'il commençait à comprendre pourquoi j'étais dans cet état.

« C'est un livre religieux. Écrit par un guérisseur de la tribu Binuma. » Sa voix tremblait d'émotion.

« Un guérisseur ? » ai-je demandé, curieux. « Comme ceux qui pratiquent le vaudou ? »

« Oui, Docteur. » Eli s'est tourné vers moi. « Mais pas n'importe quel vaudou, la tribu Binuma, et plus spécifiquement ce sorcier, sont décrits dans le folklore Africain comme l'une des plus impitoyables de tous les temps. »

Nous sommes restés là un moment, devant sa maison, avec pour seule compagnie le bruit du vent.

« Eh bien, Docteur. Rentrons, et assurons-nous que ce n'est pas un faux avant de tirer des conclusions hâtives. »

Nous sommes rentrés ensemble et Eli m'a amené à son bureau. Il a commencé à examiner le livre, les textes, le papier, tout. Pendant qu'il faisait cela, il m'a demandé d’exécuter plusieurs tâches. Sortir des échantillons de ses classeurs, chercher des textes qu'il n'avait pas sur internet, lui amener du thé. Après environ deux heures de travail, il s'est assis dans son fauteuil et s'est tourné vers moi.

« Dieu vous bénisse, Docteur, c'est un original. »

J'étais fou de joie d'entendre ça. À vrai dire, je n'avais jamais envisagé la possibilité que ce livre soit un faux, et maintenant que j'étais à quelques minutes d'obtenir des réponses sur Ubloo, sur comment l'arrêter ou le tuer, c'était comme si un poids s'en allait de mes épaules.

« Du coup, vous savez quoi ? » a dit Eli. « J'ai une chambre d'amis à l'étage. Si vous n'avez nulle part où aller, vous pouvez rester ici et on pourra traduire ce livre en, oh, j'en sais rien,  trois jours ? »

Mon moral en a pris un coup.

« Je suis désolé Eli, mais c'est trop long. » Il a levé les yeux vers moi. « Je dois être reparti d'ici le coucher du soleil. »

Il avait l'air surpris, et à juste titre.

« Eh bien ! Vous avez l'air de ne pas avoir dormi depuis des jours ! Vous pouvez quand même vous permettre une nuit de repos ? »

« Je suis désolé, mais je n'ai pas le temps. » Je me suis levé pour reprendre le livre. « Je peux ? »

« Bien sûr Docteur, c'est le vôtre après tout. »

J'ai tourné les pages jusqu'au chapitre dont j'avais besoin.

« Plus maintenant, Eli. » ai-je dit en me rapprochant du texte que j'avais besoin de déchiffrer. « Une fois que je serai parti, ce livre sera à vous, faites-en ce que vous voulez. »

Je me suis finalement arrêté à la bonne page. Un dessin grossier d'Ubloo, entouré de textes, me fixait.

« S'il vous plait, c'est le texte qu'il me faut », lui ai-je dit avant qu'il ait le temps de demander quoi que ce soit.

Eli a regardé la page et l'a lue en silence, et je pouvais voir qu'il comprenait. Quand il a fini, il m'a regardé avec de grands yeux tristes.

« Ça fait combien de temps ? » a-t-il demandé.

« À peu près deux mois. » ai-je répondu, ressentant un soulagement à l'idée de parler à quelqu'un qui me comprendrait.

« Doux Jesus ... » a-t-il dit en détournant les yeux. « Une minute, Docteur. »

Il s'est levé pour aller dans la cuisine, et est revenu avec un plateau. Il y avait dessus deux verres pleins de glace, et une bouteille de ce qui semblait être du whisky. J'ai ri, et pendant une seconde je me suis à nouveau senti humain. Eli a rempli mon verre, puis le sien. Nous avons bu ensemble, en silence.

« Maintenant vous comprenez pourquoi je ne peux pas rester. » ai-je dit, brisant finalement le silence.

« Je comprends Docteur. Maintenant vous devriez peut-être vous asseoir, car c'est une histoire plutôt longue. »

J'ai pris place près d'Eli et me suis préparé à entendre la vérité. Mon cœur battait à une vitesse folle.

« Ce monstre, cette... chose, s'appelle Daiala Bu Umba. »

« Daiala Bu Umba ? » ai-je demandé, trouvant étrange que ces gens ne le désignent pas par le même nom qu'Andrew et Robert.

« Oui, Daiala Bu Umba, on peut traduire ça par « Celui qui montre. »

Un frisson m'a parcouru l'échine.

« Il est dit que ce guérisseur était très puissant, et que son peuple, la tribu Binuma, était chassé à travers le désert par un clan rival. Plutôt que de les affronter loyalement sur le champ de bataille, ils ont envoyé leurs meilleurs guerriers dans le camp des Binuma la nuit pour les massacrer dans leur sommeil.

« Le guérisseur n'était pas là, il priait les dieux pour qu'ils sauvent son peuple, mais les dieux l'avaient abandonné parce qu'il avait utilisé le vaudou pour vaincre ses ennemis. Ainsi, ses prières n'ont pas été exaucées. Il est revenu au camp pour y découvrir tous les membres de sa tribu morts, y compris sa femme et son enfant. Le guérisseur, submergé par le deuil et la haine, a alors fait appel à sa sorcellerie la plus puissante pour avoir sa revanche sur le clan rival et sur les dieux qui lui avaient tourné le dos.

« Il a rassemblé tout ce qui restait après la bataille : des défenses d'éléphant, des peaux de serpent, des os d'animaux et tout ce qui pouvait avoir des propriétés notables. Il a empilé le tout avec les corps de ses compagnons et a embrasé le bûcher, répétant sans cesse une incantation en fixant les flammes, une malédiction qui frapperait le clan rival. La malédiction consistait à invoquer un esprit qui hanterait leur sommeil de la même façon qu'ils avaient tourmenté le sommeil de sa tribu. »

Eli s'est arrêté et m'a regardé.

« Vous voulez que je continue, Docteur ? »

J'ai pris une gorgée de whisky en acquiesçant solennellement.

« En l'espace de quelques jours, le clan rival a été assailli par les cauchemars, et plus aucun d'eux ne pouvait dormir. Leurs rêves étaient des cauchemars de destruction, leur clan était assailli de toutes parts par les peuples voisins ; ils voyaient leurs femmes et leurs enfants violés, réduits en esclavage, ils voyaient leurs plantations brûler et des saisons sèches sans fin. Peu de temps après, les membres du clan s'en sont pris les uns aux autres, et les survivants mirent un à un fin à leurs jours, jusqu'à qu'il ne reste personne.

« Mais quelque chose n'allait pas. Quand le sorcier a entendu que le clan était détruit, il a célébré sa victoire, mais il continuait d'entendre des plaintes de gens affectés par Celui qui montre. Il a réalisé que la bête qu'il avait invoquée ne pouvait pas être arrêtée, car elle avait un appétit pour le désespoir qui ne pouvait être rassasié. Un par un, les gens étaient frappés par l'esprit, et quand ils mouraient, la malédiction passait à une autre personne, laquelle à son tour transmettait le sort, et ainsi de suite. »

Il a arrêté de parler.

« Et donc ? Ils ont pu l'arrêter ? »

« Le texte ne le dit pas », a dit tristement Eli. « Il est dit que les tribus ont commencé à exiler tous ceux affectés par l'esprit meurtrier, car il était impossible à combattre. Ainsi, ils laissaient l'esprit se propager dans une autre tribu. »

J'ai eu un haut-le-coeur. Il n'y avait pas d'échappatoire. J'allais devoir faire avec Ubloo aussi longtemps que je vivrais... Ou aussi courtement, plutôt. Je comprenais maintenant pourquoi Andrew et Robert s'étaient suicidés.

Les larmes me montaient aux yeux, et Eli m'a servi un autre verre de whisky.

« Je comprendrai si vous souhaitez partir, Docteur. Je vais continuer de traduire et je vous appellerai si je trouve quelque chose qui pourrait vous aider. »

J'ai bu le whisky d'une traite avant d'essuyer mes larmes sur ma manche.

« Merci Eli », me suis-je forcé à dire. « Appelez-moi et je viendrai. »

Je me suis levé avant qu'il ne puisse m'arrêter et me suis dirigé vers la porte d'entrée. Je n'avais pas encore atteint ma voiture qu'Eli était déjà devant la porte d'entrée, et m'appelait.

« Docteur ! Si ça ne vous dérange pas, est-ce je peux vous demander où vous allez ? » a-t-il crié, la tristesse dans sa voix faisant comme suspendre la question dans l'air.

« Poursuivre les traces de pas d'un homme mort », ai-je répondu. « Qui mènent quelque part en Louisiane. »

Eli m'a regardé droit dans les yeux, et il s'est mis à pleurer.

« Je ne vous souhaite que le meilleur Docteur. Je ne peux pas imaginer les choses que vous avez vues et je ne prétends pas le pouvoir, mais que Dieu vous bénisse dans votre lutte. »

J'ai hoché la tête et ouvert la porte de ma voiture, mais avant de monter, je me suis tourné vers Eli.

« Daiala Bu Umba » ai-je dit en riant nerveusement. « C'est un bien meilleur nom que celui que je lui ai trouvé. »

« Comment l'appelez-vous, Docteur ? »

Je me suis alors rendu compte d'à quel point ce nom était ridicule.

« Ubloo. » ai-je dit avec un léger sourire.

« Ubloo ? » Eli me regardait avec un air confus.

« Oui, c'est ce qu'il me dit à chaque fois qu'un rêve se termine. » J'hésitais. « Ça veut dire quelque chose ? »

Eli me fixait avec un regard que je n’oublierai jamais, un regard que je sais qu'il ne donnera jamais plus à aucun homme , et il  a dit :

« Oui Docteur. Ubloo est un raccourci pour « Ubua Loo. » »

Le vent a soufflé doucement, faisant danser l'herbe dans la lumière du coucher du soleil, pendant que j'attendais les mots qui seraient probablement les derniers que j'entendrais de lui.

« Ça veut dire réveille-toi. »




Traduction : Mhyn, inShane

Texte original ici

Ubloo (partie 2)

Partie 1
Partie 3
Partie 4
Partie 4.5


"C'est mon bébé ! Non, pitié, non !"

"J'ai dit RESTE EN ARRIÈRE, pétasse !" L'agent venait d'asséner à Mrs. Jennings un violent coup de matraque dans la mâchoire.

J'ai entendu son cri quand elle a reçu le coup, et j'ai vu ses dents brisées tomber sur le pavé dans un cliquetis sinistre. Ils étaient tous sur elle à présent, à la rouer de coups. Ils l'ont mise à terre, puis ont commencé à se relayer, martelant son dos l'un après l'autre. Elle n'avait pas cessé de les supplier de ne pas emmener son fils, mais ils ne l'entendaient pas, ils étaient trop occupés à rire. D'un rire maniaque, dément, qui me rendait malade.

Les infirmiers des urgences sont sortis de l'immeuble, portant Andrew sur un brancard. Ils le dirigeaient maladroitement, et à la première marche du perron, son bras a émergé du drap blanc dont on l'avait recouvert. Le brancard a tangué, et le corps d'Andrew a fini par en tomber, le vent emportant le drap.

"Putain de junkie, essaie au moins de te tenir tranquille pendant qu'on fait notre boulot bordel !" Sur ces mots, le brancardier a donné au cadavre d'Andrew un coup de pied dans le ventre.

J'ai regardé son corps se crisper et se plier sous l'impact. Le deuxième brancardier n'a pas tardé à le rejoindre, et ils ont continué à battre et à piétiner le corps sans vie d'Andrew. J'ai tenté de crier, j'ai tenté de leur hurler d'arrêter ça, mais quand bien même j'avais senti mes cordes vocales vibrer, aucun son n'était sorti de ma bouche. J'ai continué de regarder le spectacle alors qu'un des infirmiers s'emparait d'une grosse pierre dans une plate-bande fleurie. L'autre a alors fait rouler le corps sur son dos, et j'ai hurlé comme jamais je n'avais hurlé quand j'ai vu le rocher s'abattre sur le visage d'Andrew. Le craquement m'a fait comprendre que son crâne s'était brisé. Sa tête s'est alors tournée sur le côté, droit vers moi, le visage détruit, à peine reconnaissable.

"La fin est le commencement, docteur." Il me répétait ces mots, la mâchoire à moitié décrochée. "La fin est le commencement."

Et là, je l'ai entendu. Doux mais fort, petit mais impérieux, aigu comme un couteau mais aussi fluide que l'eau.

"Ubloo !"



Je me suis réveillé, essoufflé et en sueur. J'ai cherché frénétiquement des mains la table de nuit où j'avais laissé ma lampe torche. Je l'ai allumée et l'ai pointée d'un coin à l'autre de la pièce, cherchant quelque chose, n'importe quoi. Mais il n'y avait rien, si ce n'est les piles de boîtes qui parsemaient ma chambre d'hôtel.

J'ai allumé ma lampe de chevet pour regarder mon réveil. 4 heures 12 du matin. Je devrais me contenter de trois heures de sommeil.

J'ai ouvert le tiroir de la table de nuit pour y trouver mon flacon de pilules. Il était déjà à moitié vide. Je devrais bientôt me refaire une ordonnance, ce qui n'aurait pas pu mieux tomber - de toute évidence, il était temps pour moi de me remettre à nouveau en route. J'ai ouvert le pilulier et j'ai jeté deux comprimés d'Adderall dans ma bouche. Puis j'ai avalé la moitié du verre d'eau que j'avais laissé de côté.

J'allais devoir commencer à préparer mes bagages dès maintenant si je voulais partir en temps et en heure pour trouver un nouvel hôtel. Je me suis mis debout et ai étiré mes jambes et mon dos. À présent que je tournais aux drogues et aux nuits courtes, je pouvais sentir mon corps se détruire peu à peu. Je suis allé prendre sur la commode la bouteille de gin entamée la veille et en ai avalé une longue lampée. J'ai grimacé quand la saveur a envahi ma bouche. Je n'ai jamais été un grand fan de gin, mais c'est un des moyens les plus simples pour rafraichir l'haleine. En me tournant pour commencer à me préparer, je me suis brièvement aperçu dans le miroir.

J'avais les yeux rouges de fatigue, surmontant des cernes noirs. Mes cheveux partaient dans tous les sens en de petites touffes ébouriffées. J'avais un poil dru jusque sur les pommettes et sur le cou, qui donnait à ma barbe autrefois bien entretenue un air négligé.

"Bon dieu... comment j'en suis arrivé là ?"



Il y a seulement six semaines, les obsèques d'Andrew avaient eu lieu et je n'y avais pas assisté. Une part de moi accuse le fait que je n'aurais pas pu supporter de faire face à sa mère, l'autre pense que le seul fait de revoir Andrew mort me terrifiait. La semaine précédent l'enterrement, je peinais à rester concentré sur mon travail. Je ne pouvais pas cesser de penser à ce que j'avais entendu cette nuit-là avant de m'endormir.

Après une semaine, j'avais fini par le mettre sur le compte de la fatigue et de la boisson. Cela dit, je n'étais pas endormi quand c'est arrivé, je ne l'avais donc pas rêvé.

J'avais décidé de rendre visite à Mrs. Jennings pour donner une conclusion aux événements. Son bureau n'était pas très loin du mien pour une personne qui possédait la moitié des immeubles du comté, et je me suis dit que je méritais un jour de repos après ce que j'avais traversé.

Nous nous sommes rencontrés lors d'une fraîche journée de printemps. J'étais horriblement nerveux. À l'université, avant un oral, j'avais l'habitude d'apaiser ma tension avec un verre ou deux, pour me détendre. J'avais réutilisé cette technique ce matin-là, mais j'aurais probablement dû prendre un petit déjeuner plus copieux avant ça : au moment de descendre de voiture, alors que j'entrais dans l'immeuble, j'étais légèrement pompette.

J'ai été accueilli dans le hall par une charmante réceptionniste. Elle m'a poliment redirigé vers le troisième étage. Je suis entré dans l'ascenseur avec un autre homme, et nous sommes montés ensemble. Pendant la montée, je l'ai entendu renifler deux fois, avant de me jeter un regard en coin. Il devait sentir mon haleine...

Arrivé sur le palier, j'ai trouvé une fontaine à laquelle j'ai bu quelques gorgées. J'ai également mâché un autre chewing-gum avant de me lancer et de toquer à la porte de Mrs. Jennings.

"Oh, docteur A." Elle ne semblait pas surprise de me voir. "Entrez, je vous en prie."

Elle s'est écartée de la porte et m'a laissé pénétrer dans son bureau. J'ai rapidement remarqué qu'elle était en train d'empaqueter ses affaires. Le bureau était pratiquement vide, à l'exception de son ordinateur et quelques papiers.

"Vous déménagez ?" J'ai fait la remarque avec un petit sourire, dans l'espoir de détendre l'atmosphère.

"Oui". Elle a détourné le regard de mes yeux, regardant autour d'elle pendant qu'elle m'expliquait la situation. "J'ai trouvé quelqu'un pour racheter toutes mes possessions. Il y en aurait eu pour une fortune, mais je lui ai fait un bon prix. Je vais partir en voyage, voir l'Europe. Robert et moi en rêvions quand il était encore de ce monde."

"Eh bien, beau programme !" Ayant dit ça, je me suis rapidement rendu compte que mon enthousiasme était assez inapproprié. Mrs. Jennings avait à présent du mal à cacher son chagrin. J'ai donc changé de sujet.
"Mrs. Jennings, je suis terriblement désolé pour ce qui est arrivé à votre fils. C'était un jeune homme remarquable."

Ses yeux étaient humides à présent.

"Il l'était." Elle sanglotait. "Et je tiens à vous remercier, docteur. Le jour où vous l'avez reçu dans votre cabinet, il m'a appelé pour me dire qu'il ne s'était pas senti aussi bien depuis des années. Merci de m'avoir rendu mon fils pour un soir... avant que je le perde à jamais."

Elle a commencé à pleurer. J'ai regardé nerveusement autour de moi, et j'ai aperçu une photo : Mrs. Jennings, plus jeune, aux côté d'un grand homme aux épaules larges, affichant un grand sourire, et un Andrew enfant, habillé avec élégance. À ses côtés était assis un golden retriever, qui devait être Buster. Je me suis souvenu des rêves qu'Andrew m'avait racontés et j'ai frémi à l'idée. Je me suis approché de la boîte et j'y ai pris la photo.

"Ce doit être Robert, sur votre droite ?" Elle a relevé la tête entre deux sanglots et a vu la photo dans mes mains.

"Oh, oui. Mon Robert, seigneur, qu'il était beau. Et bien sûr il y a Andrew et son chien Buster."

Un frisson m'a parcouru l'échine tandis qu'elle disait son nom. Quelque chose me disait que Mrs. Jennings en savait très peu, sinon rien, au sujet des rêves que son fils subissait chaque nuit. J'ai regardé dans la boîte où j'avais pris la photo et ai vu sur le dessus de la pile, une offre pour une propriété. J'allais me tourner vers mon hôte, quand quelque chose a retenu mon attention.

"Mrs. Jennings ?" Je l'ai appelée, sans lever les yeux du papier.

"Je vous en prie, appelez-moi Gloria. Je ne me sens plus d'être appelée "madame"."

"Gloria, je pensais que toutes vos possessions se trouvaient dans le Massachusetts ?" Elle a marqué un moment de surprise après une question si hors de propos.

"Oui, c'est le cas." Elle examinait mon visage avec circonspection.

"Je vous prie de m'excuser, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer cette offre, pour une propriété en Louisiane ?" Elle a semblé perdue pendant un court moment, puis le souvenir lui est revenu.

"Oh, oui, c'était une propriété sur laquelle Robert lorgnait. Il adorait cette maison de planteurs. Honnêtement, je ne suis plus sûre de comment il a trouvé cette bâtisse. En fait, quand il a commencé à se rendre là bas régulièrement les week-ends, j'étais tout sauf sûre qu'il y allait pour les affaires, mais quand je lui ai demandé de m'y rendre avec lui, il n'y a vu aucune objection." Elle a pris l'offre de vente et en a feuilleté les pages, jusqu'à y trouver une photo qu'elle m'a tendue.

C'était une immense demeure ancienne, encadrée par une colonnade, la propriété délimitée par une clôture noire. Les fenêtres étaient trop sombres pour voir à travers, mais il semblait y avoir un étage, et la maison était presque trop haute pour entrer dans le cadre. Elle paraissait un peu défraîchie, mais je pouvais comprendre qu'elle ait suscité l'intérêt de Robert, elle avait le potentiel pour être un fabuleux lieu de résidence.

Après avoir regardé la photo un moment, j'ai pris la parole.

"Et cette maison... vous la vendez aussi ?"

"Pourquoi ça, docteur... Elle n'est pas à nous." Elle paraissait blessée par mes mots. "Robert nous a quittés avant que nous ayons pu signer la paperasse. Quel dommage, l'endroit était merveilleux."

Sans savoir pourquoi, mon coeur a un peu ralenti en entendant ça.

"Mais Robert se rendait souvent là-bas, peu avant son décès ?"

"Oui. Oui, en effet. Ce qui est étrange à ce sujet, c'est qu'il avait la réputation de se décider rapidement lorsqu'il s'agissait d'acquérir une nouvelle propriété. Souvent trop rapidement." Elle a gloussé. "Avec celle-ci, c'était comme s'il avait eu peur de se lancer."

Elle a remarqué avec quelle insistance je regardais la photo. "Vous semblez intéressé, docteur. Vous souhaitez déménager vous aussi ? Ou vous lancer dans l'immobilier ?"

"Peut-être..."

"Vous savez, ce carton est plein d'informations que Robert a rassemblées au sujet de cette maison, entre autres choses. J'avais l'intention de détruire tous ces documents, donc si vous souhaitez en garder certains, n'hésitez pas à vous servir."

J'ai mis un moment avant de bien saisir sa proposition.

"Oui, certainement. C'est une très bonne idée Gloria, merci à vous."

J'ai soulevé la boîte et me suis dirigé lentement vers la porte.

"Dites-moi, juste par curiosité..." Je me suis tourné à nouveau vers elle. "À qui appartenait cette maison avant ?"

"Oh, elle n'avait pas de propriétaire à proprement parler. Elle était inoccupée quand nous l'avons repérée. Techniquement, elle appartient à la banque de Louisiane. Avant ça, elle servait de locaux à une école."

"Une école ?"

"Oui. Si ce qu'a dit la dame qui nous a fait visiter est vrai, il s'agissait de la première école dans tout l'État dont tout le personnel était noir."

Je suis resté immobile, intrigué. La situation était vraiment étrange. Pourquoi Robert voulait acheter une ancienne école en Louisiane ? Pourquoi celle-là en particulier ? Et pourquoi avoir tant hésité à sauter le pas ?

Alors que je m'apprêtais à prendre congé, j'ai entendu Mrs. Jennings m'interpeller de derrière.

"Oh, une dernière chose, docteur."

"Oui ?"

"Je ne vais pas vous demander vos raisons - bien que j'aie mon idée là dessus - mais si vous avez l'intention de boire avant de sortir, buvez du gin."

J'étais surpris.

"Je vous demande pardon ?"

"Du gin, docteur. L'odeur est moins repérable. C'est ce que faisait Robert."

Je suis sorti du bâtiment un peu dans le vague, comme si tout ce que je venais de vivre n'était qu'un rêve. Je suis retourné chez moi sans détour et me suis mis à consulter la paperasse de Robert. C'était assez compliqué de prime abord. Je n'étais pas familier avec les documents immobiliers, et je ne comprenais pas vraiment ce que je regardais, mais au bout d'une heure à patauger, j'ai fini par prendre le coup.

J'ai trié les papiers sur la table de la salle à manger. Les documents en rapport avec la maison formaient une grosse pile. Apparemment, la maison appartenait à l'origine - dans les années 1800 -à une famille extrêmement fortunée, une des premières à avoir pris possession des terres quand nous avons acheté la Louisiane aux français. Je n'ai pas pu trouver quand la demeure est devenue une école, mais il semblait que la banque de Louisiane n'ait pas mis la main dessus avant les années 60.

J'ai jeté un oeil aux deux autres piles que j'avais constituées. L'une d'entre elles contenait des notes de Robert sans rapport avec la maison, l'autre, tout le reste. J'ai entrepris de remettre les papiers de la troisième pile, un à un, dans la boîte. Arrivé à la moitié, je suis tombé sur une pochette de kraft d'aspect usé. Je l'ai ouverte, et j'ai sorti les documents qu'elle contenait.

J'ai parcouru les premières pages, c'était encore des contrats de location pour des propriétés dans le Massachusetts. J'allais tout remettre dans la boîte, quand j'ai remarqué une série de nombres inscrite sur le coin d'un contrat.

"12-4-21"

J'ai séparé le document des autres. C'était un bail pour un studio à Cambridge. En regardant le document avec plus d'attention, j'ai aperçu un talon de chèque agrafé au dos. La somme à régler s'élevait à 180 000 $, adressée au cartel immobilier de Cambridge. Il avait loué cet appartement en son propre nom pendant dix ans. J'ai trouvé ça étrange. Pourquoi un des plus gros propriétaires de l'État irait louer une possession à un concurrent ?

En lâchant l'enveloppe sur la table, j'ai entendu un tintement métallique. Je l'ai donc reprise, et l'ai inclinée pour faire descendre ce qu'elle contenait. C'est une clé qui est tombée dans ma main, "Appartement E335" gravé dessus. Je suis revenu au contrat de location, et bien évidemment, l'adresse de l'appartement correspondait. 375, Broadway Street, appartement E335, Cambridge, Massachusetts.

Je suis resté figé un moment, puis j'ai résolument empoigné mon manteau. Je ne pourrais pas dire pourquoi j'ai ressenti ce violent besoin de m'y rendre de suite, mais tout ça paraissait bien trop anormal pour que je l'ignore. Mon instinct m'a dit d'y aller de ce pas, et je lui ai fait confiance.

J'ai atteint l'immeuble assez rapidement et j'ai bondi sur les marches du perron. La porte d'entrée était fermée. J'ai tenté avec la clé : elle s'insérait parfaitement, je l'ai tournée sans difficulté. J'ai senti mes nerfs se tendre. J'ai pénétré dans le hall, et j'ai repéré l'étage sur la boîte aux lettres. J'ai monté les marches quatre à quatre, jusqu'à atteindre le troisième étage. Et comme prévu, la porte de l'appartement E335 était juste devant moi. C'était comme si le temps s'était arrêté, je suis resté immobile, fixant la porte du regard sans rien faire. Ce matin encore, je cherchais juste à conclure cette histoire, et à présent je fouillais dans les archives d'un mort et je partais sur ses traces. Pour qui je faisais ça ? Moi ? Robert ? Andrew ? J'ai chassé ces pensées de mon esprit. C'était mon jour de congé, je ne faisais que passer le temps en jouant au détective.

J'ai inséré la clé dans la serrure, et j'ai tourné la poignée.

La porte s'est ouverte et je me suis trouvé en face d'une pièce unique. C'était un studio typique : kitchenette et salle de bains rassemblées dans un grand espace. Mais il n'y avait aucun meuble. La chambre était complètement vide, les murs à nu. Seul se tenait sur le sol au centre de la pièce, un coffre-fort.

Je me suis lentement approché du coffre, et j'ai posé ma main dessus. Le métal était froid. J'ai essayé de le déplacer, mais il était incroyablement lourd - les parois devaient être épaisses. Je me suis arrêté un moment, considérant l'étrangeté de la situation. Puis je me suis mis à genoux, et sans grande conviction, j'ai entré la combinaison.

"12-4-21"

J'ai entendu le mécanisme s'enclencher. Mon coeur s'est emballé.

Lentement, j'ai ouvert la porte du coffre. Au fond se trouvaient deux volumes. J'ai pris le premier et ai lu la couverture :

"Journal personnel de Robert A. Jennings"

Mes mains tremblaient. J'ai pris le second volume et l'ai feuilleté. C'était écrit dans un langage étrange que je n'avais jamais rencontré auparavant. À la première page, juste derrière la couverture, avait été glissé un morceau de papier plié. Je l'ai ouvert, et ce qu'il contenait m'a noué l'estomac.

C'était presque une copie conforme du dessin qu'Andrew avait exécuté à mon cabinet. En noir et blanc, ses yeux sombres scrutant mon existence même, se tenait ce terrible monstre, Ubloo.

Je ne sais plus ce que j'ai fait en premier, refermer sèchement le livre, ou me relever pour m'empresser de partir. C'est le moment où, sans vraiment savoir pourquoi, je me suis subitement dit que je n'avais rien à faire ici. Je n'étais pas supposé trouver toutes ces choses. Les deux livres dans les bras, j'ai couru hors de la pièce sans même fermer la porte derrière moi. Je suis allé directement à ma voiture, j'ai jeté les volumes sur le siège arrière et je suis rentré chez moi sans détour. Sans jamais arrêter de jeter des coups d'oeil derrière mon épaule, j'ai sprinté de ma voiture à la porte d'entrée, je suis allé à la cuisine, et j'ai lâché les indices sur la table.

Je me suis immédiatement mis à feuilleter celui écrit dans cette langue inconnue. Il paraissait incroyablement ancien, et il était richement illustré. J'étais arrivé vers la moitié, quand je suis tombé sur une illustration pleine page, représentant ce qui semblait être un Ubloo grossièrement dessiné. J'ai consulté frénétiquement les pages restantes, mais les comprendre paraissait totalement inenvisageable. J'ai mis ce premier volume de côté, pour m'emparer du journal de Robert.

"Mon nom est Robert A. Jennings, et durant les 12 derniers mois, j'ai été affecté par des rencontres répétées dans mes rêves avec une entité que j'appellerai l'Ubloo. Je suis conscient des réactions que peut susciter une telle affirmation, mais tout ce qui est rapporté dans ces pages doit être considéré avec un sérieux absolu ; je crains en effet de ne plus être très longtemps de ce monde."

Je ne pouvais pas croire ce que j'avais sous les yeux. Ça devait être un rêve... un rêve vraiment tordu. Dans les pages qui suivaient, Robert décrivait par le menu les rêves que l'Ubloo lui faisait subir. Bloqué au sol, tandis que son fils sautait d'un immeuble pour finir par s'écraser sur le trottoir juste devant lui, encore et encore. Forcé à regarder sa femme le tromper avec ses voisins, son fils filmant leurs ébats avant de le battre à mort sous les rires de son épouse. Voir ses parents brûler vifs dans un incendie, les pompiers trop occupés à battre sa femme pour leur porter secours. Des choses horribles. Comment un homme avait pu survivre si longtemps en subissant chaque nuit cette torture, je l'ignore.

J'ai passé rapidement les pages suivantes, jusqu'à arriver dans la zone qu'il n'avait pas encore noircie de ses récits. J'ai marqué un arrêt au moment d'arriver aux premières pages blanches, considérant avec gravité que Robert n'avait pas survécu assez longtemps pour en remplir davantage. Lentement, j'ai reculé de quelques pages pour trouver l'ultime entrée de son journal. À l'instant où j'ai lu ces mots, j'ai lâché le livre comme s'il était en flammes et j'ai reculé de quelques pas, le fixant avec horreur.

"La fin est le commencement."

J'ai marché de long en large dans la pièce, réfléchissant intensément à tout ce qui s'était passé. C'est alors que j'ai entendu un bruit dans la cuisine. J'y suis entré pour voir ce que c'était, et juste à ce moment, j'ai senti une douleur violente à l'arrière de la tête. Je suis tombé face la première sur le sol, avec la sensation qu'on venait de me briser le crâne.

"Regarde chérie, IL EST RENTRÉ !" C'était une voix que je ne connaissais pas. Une paire de bottes noires est arrivée juste à côté de mon visage, et m'a tapé doucement sur le front. "Allez, on se réveille, doc !"

Du sol, j'avais du mal à bien évaluer la situation. Il y avait les pieds de cet homme chaussé de bottes noires, et à l'autre bout de la cuisine se tenait un autre homme, entièrement vêtu de noir, avec des lunettes de ski.

"Pitié docteur, aidez-moi !"

"La ferme salope, il peut rien pour toi !" C'est la réponse qu'il lui a donnée tout en lui donnant un coup de crosse sur la tempe. Elle s'est mise à pleurer.

Ma vision s'est éclaircie, et finalement j'ai reconnu la femme. C'était Andrea, ma réceptionniste. J'ai crié son nom, mais immédiatement, mon agresseur m'a calmé d'un coup de pied dans le ventre.

"T'as pas dû bien entendre mon pote. Tu peux rien faire pour elle." Il me regardait de haut pendant que j'étais plié de douleur.

Il a reculé d'un pas et a abattu son pied droit sur ma rotule. La douleur m'a inondé instantanément. J'ai crié, tentant d'empoigner ma jambe, mais il a fait suivre son coup immédiatement par un autre, encore plus violent.

"Pitié docteur ! Pitié, à l'aide ! Ils vont me tuer !" Andrea continuait de supplier à l'autre bout de la pièce.

"Je t'ai dit de la fermer, salope !" La crosse de l'arme a claqué encore et encore contre son crâne, je l'ai entendue sangloter.

"Exactement, poupée." Le premier agresseur avait pris la parole. "On va te tuer. Mais d'abord, on va te faire bien mal, et ensuite, on va s'amuser un peu."

"Non, pitié, arrêtez !" J'ai levé les yeux juste à temps pour entrevoir un coup de feu, j'ai entendu le hurlement d'Andrea, et à ce moment, comme naissant de tout ce vacarme, j'ai entendu le cri retentir juste derrière moi.

"Ubloo !"



Je me suis réveillé dans la pénombre, hurlant de terreur. Ma gorge me faisait mal et ma chemise était trempée de sueur. J'ai commencé à paniquer. Je me suis rendu compte que j'étais assis à la table de la salle à manger, et je me suis précipité sur l'interrupteur. La lumière a inondé la pièce : il n'y avait rien, personne. Pas de bruit, personne dans la cuisine. D'un coup, ça m'est revenu. Comment j'avais pu m'endormir sans m'en rendre compte ? Après avoir lu ces mots dans le journal de Robert, je m'étais rassis et je consultais de nouveau les contrats de location, qui étaient présentement tous étalés devant moi. J'avais dû m'endormir pendant la tâche, mais pourquoi je ne me rappelais pas m'être assis ?

Et puis je me suis rappelé de ma conversation avec Andrew. Comment l'Ubloo avait découvert qu'il pouvait le faire souffrir bien plus pendant un micro-sommeil. L'efficacité avec laquelle il s'emparait de ses rêves quand il baissait la garde. J'étais tellement pris dans mes pensées que je réalisais mal ce qui m'arrivait, mais quand l'évidence s'est imposée, j'en ai eu des nausées. Ça ne pouvait pas m'arriver, pas à moi. Ça ne pouvait pas être réel. J'ai tout fait pour chasser cette pensée de mon esprit, mais je me pouvais pas. Je ne pouvais tout simplement pas. Ubloo contrôlait mes rêves maintenant.

J'ai rendu mon déjeuner sur la table. Tout ça arrivait trop vite.

J'ai regardé frénétiquement autour de moi. Je devais faire mes valises. Je devais sortir d'ici. Peut-être que si je fuyais, il serait forcé de me poursuivre. Ça méritait d'être tenté.

Je suis entré dans ma chambre et ai commencé à rassembler mes affaires. J'ai récupéré mon bloc d'ordonnance dans ma mallette. J'allais certainement en avoir besoin. J'ai jeté en vrac tout ce que j'avais dans ma valise, avant de réaliser que je n'avais même pas idée d'où aller.

Puis ça m'a frappé. La Louisiane.

J'allais prendre un avion pour la Louisiane. C'est l'idée qui m'a guidé pendant que je rassemblais mes affaires, mais à mesure, j'ai fini par y mettre un bémol. Je n'arrivais pas à me persuader que j'allais me rendre à cette maison pour poursuivre les travaux de Robert. Je ne pouvais pas encore, j'en savais trop peu.

J'allais y aller en voiture.

J'allais faire mes étapes dans des hôtels, et avancer dans mes recherches pendant ces arrêts. Relire le journal de Robert, découvrir la clé pour comprendre le vieil ouvrage, trouver cette maison que Robert voulait acquérir. J'avais trop à faire pour me contenter d'un vol vers la Louisiane. Je devais apprendre, étudier tout ce que mon prédécesseur avait écrit et essayer d'y trouver l'espoir d'en finir avec Ubloo.



Et j'en suis là six semaines après, prêt à faire une nouvelle étape. Je traînais mon sac derrière moi alors que je m'approchais de la réception de l'hôtel que je m'apprêtais à quitter.

"Vous nous quittez déjà, monsieur Abian ?" m'a interrogé la fille derrière le comptoir.

J'ai souri. "Oui, je regrette mais il faut que je me remette en route maintenant."

"Eh bien, c'était un plaisir de vous avoir avec nous. Je me sens toujours plus en sécurité quand un médecin séjourne avec nous." Elle m'a rendu mon sourire.

J'ai fait mes adieux avant de franchir la porte. 7h01. Parfait. Je serais dans le Mississippi dans la soirée. Je trouverais un endroit où dormir, puis, avec un peu de chance, je pourrais parler un peu à Eli s'il accepte de rester debout aussi tard.



Tout semblait aller bien. J'ai relevé les yeux de ma montre... et je me suis figé.

Il a disparu dans l'instant, mais je sais que je l'ai vu. Je jure que je l'ai vu. Juste avant qu'il disparaisse au coin de la rue. Posté derrière le mur, sa tête grise à la peau luisante, et ses yeux noirs, vides. Son long groin s'est balancé légèrement alors qu'il reculait.

Je suis resté là, immobile, mon sac à la main, attendant de me réveiller.

Mais je n'étais pas endormi.






Traduction : Tripoda

Texte original

Ubloo (partie 1)

Partie 2
Partie 3
Partie 4
Partie 4.5


Dans ma vie d'avant, j'étais psychiatre. Ou attendez, laissez-moi reformuler ça. Avant que ma vie s'effondre, j'étais psychiatre, et un bon en plus. C'est dur de déterminer ce qui fait un bon psychiatre, mais j'ai commencé à travailler dans ce domaine très tôt. J'ai acquis pas mal d'expérience dans mes premières années de métier, et il n'a pas fallu longtemps avant que je n'aie presque plus de clients que je ne pouvais en gérer. Je ne dis pas qu'une personne suicidaire pourrait venir dans mon cabinet et retrouver le goût à la vie en une journée, mais mes clients me faisaient confiance, et sentaient que je les aidais réellement ; je suis donc devenu très vivement recommandé, et mes tarifs étaient, je l'avoue, plutôt élevés. Ceci étant dit, j'étais habitué à des patients de classe sociale aisée.

Je ne suis pas sûr de comment la famille Jennings m'a trouvé, mais je suppose que c'est leur précédent psychiatre qui m'a recommandé, comme c'est parfois le cas. Quelqu'un que tu es incapable d'aider pour une raison quelconque rentre dans ton cabinet alors tu lui fais quelques recommandations. Un jour, j'ai eu un appel de Mme. Gloria Jennings, une vraie propriétaire de domaine, très riche, qui voulait que je travaille avec son fils, Andrew. Apparemment, Andrew venait d'épuiser à peu près tous les psychiatres de cet État, et j'étais de ce fait leur dernière option.

Andrew était un toxicomane typique avec comme poison de prédilection l'héroïne, et tout le monde dans mon domaine vous le dira ; ces personnes sont vraiment des plaies, quand il faut les aider. S'ils ne sont pas clean et étourdis, alors ils sont défoncés et déraisonnés. Au début, je ne voulais pas le prendre comme patient, mais Mme. Jennings m'offrait presque le double du prix à payer habituellement, alors je ne pouvais pas refuser. Ça a été la pire erreur de ma vie.

J'ai rencontré Andrew tôt un lundi matin. D'expérience, je peux dire qu'il est plus aisé de repérer les cas potentiels avant qu'ils aient l'occasion de se droguer. Dans le meilleur des cas, ils ne viennent même pas et vous gagnez une heure de libre. Mais Andrew était en avance de 15 minutes. Il avait vraiment l'air d'un héroïnomane. Des cernes sombres sous ses yeux verts, les cheveux ébouriffés, et une barbe négligée poussant sur son visage. Il avait l'air d'avoir la vingtaine. Il était grand et inexplicablement mince, et il portait des vêtements amples et simples qui ne faisaient que souligner sa maigre carrure. Je l'ai accueilli dans mon cabinet et lui ai proposé de s'asseoir. Il s'est assis et a commencé à frotter ses mains et à explorer mon bureau des yeux, en les bougeant avec une rapidité précipitée.

Afin de garder mon anonymat, je me désignerai par "Docteur A ".

« Alors, Andrew », commençais-je. « Je suis le Dr. A. Pourquoi tu ne me parlerais pas un peu de toi pour commencer ? »
Il m'a regardé
dans les yeux pour la première fois. Il a hésité un moment, puis a commencé à parler.

« Écoutez, ça fait genre la huitième ou neuvième fois que je fais ça, alors je vais aller droit au but. Ma mère a probablement dû vous dire que j'étais un drogué, et c'est vrai. Je prends de l'héroïne et de la cocaïne dès que j'en ai l'occasion. »
J'ouvrais ma bouche pour lui demander s'il avait déjà pris les deux en même temps, pour lui expliquer les dangers du mélange, mais il m'a devancé.

« Non, je les prends toujours séparément. Je ne suis pas un idiot », a-t-il dit.

« Je ne pense pas que tu sois un idiot », ai-je menti. « J'ai connu beaucoup de gens qui se droguaient à mon époque, fais-moi confiance. » Andrew n'avait pas arrêté de me regarder. Je me suis mis à l'aise dans mon siège et j'ai posé la question suivante selon ma procédure habituelle. « Pourquoi te drogues-tu ? »

« Eh bien, les nuits où je ne veux pas dormir, je prends de la cocaïne, et les nuits où je ne veux pas rêver, je prends de l'héroïne. » En même temps qu'il prononçait ces mots, il se frottait les mains, et son regard fixe se dirigeait vers le sol

« Les nuits où vous ne voulez pas dormir, vous prenez de la cocaïne ? » lui demandais-je, pour être certain de ce qu'il avait dit.

« C'est ça, Docteur. » a-t-il dit tout en gardant les yeux rivés au sol.

« Et pourquoi ne veux-tu pas dormir, Andrew ? »

« Parce que je ne veux pas voir Ubloo. » Il regardait de nouveau vers moi, analysant ma réaction à ces mots.

« Excuse moi, mais, qui est Ubloo ? » (ça se prononce 'Oo-blue') demandais-je avec curiosité.

Andrew a soupiré. « Ubloo est un monstre que je vois parfois dans mes rêves et qui les contrôle. »

« Et comment Ubloo contrôle-t-il tes rêves, Andrew ? »

« Eh bien, je ne sais pas si son nom est réellement Ubloo, ou si c'est comme ça qu'on l'appelle, mais c'est la seule chose qu'il sait dire. Et je sais qu'il les contrôle parce que jamais personne ne pourrait rêver de ces merdes qui arrivent dans mes rêves quand il est là, m'a-t-il dit. Il avait maintenant séparé ses deux mains et les gardait poings serrés, de chaque côté de sa chaise.

Ça commençait à être intéressant. J'ai décidé d'aller fouiller un peu plus loin dans cette voie-là, alors je lui ai posé cette question douloureuse ; « et de quelle sorte de choses as-tu rêvé ? »

« Écoutez, je ne suis pas fou. Ce n'est pas comme si j'allais juste me défoncer et commencer à rêver de ces trucs bizarres. Avant j'étais un athlète de haut niveau, et à l'allure où j'avançais, j'allais être diplômé comme major de ma promotion, avant que ce truc vienne m'emmerder. » Il s'énervait visiblement.

« Je ne pense pas que tu sois fou», ai-je encore menti. « Si je le pensais, j'aurais abandonné et t'aurais dit de partir. Je suis un psychiatre Andrew, je sais reconnaître un fou quand j'en vois un. » Cela semblait le calmer un peu. « Mais tu dois comprendre que je dois tout savoir avant de faire mon diagnostic. Alors je te le redemande ; de quoi as-tu rêvé ? »

J'ai vu qu'il se calmait, visiblement j'avais percé sa défense. « De choses terribles » , a-t-il dit. « Tout ce qui compte pour moi, tous les gens que j'aime, subissant des choses atroces. » Il regardait par terre à nouveau.

« Quel genre de choses, Andrew ? »

« Une fois ... » Il a dégluti péniblement. « Une fois, j'ai rêvé que j'étais bloqué à l’intérieur d'une cage, dans une cave que je n'avais jamais vue avant, et il y avait trois hommes masqués qui violaient et battaient ma mère. »

Cela m'a surpris, je tressaillais un peu et il l'a remarqué. J'étais en train de le perdre. « Continue, Andrew », disais-je d'une manière réconfortante, tout en masquant à la fois mon étonnement et mon intérêt.

« Elle m'appelait, et je pleurais, et à chaque fois qu'elle m'appelait ou criait à l'aide, un homme la frappait, et peu importe à quel point elle saignait, elle continuait de crier, et eux continuaient de la frapper et de la violer. »

À ce moment-là, je voulais l'interrompre et lui dire que les gens normaux ne rêvent pas de ça. Ce genre de rêves sont très rares, même parmi les plus gros psychopathes, et maintenant, je comprenais comment Andrew avait pu passer chez autant de psychiatres en seulement quelques années. Soit il était une bombe à retardement qui allait donner lieu au psychopathe le plus dangereux de l'histoire, soit il avait un nouveau trouble du sommeil encore jamais vu dans mon milieu. Les avantages de diagnostiquer un nouveau trouble étaient largement compensés par les inconvénients d'encourager un enfant qui pourrait potentiellement faire passer Ted Bundy pour un enfant de chœur.

J'étais chamboulé, mais j'essayais de rester calme. Dans ces situations, il est important de ne pas se perdre dans les détails, et de déterminer les faits. « Comment sais-tu que ce rêve a été causé par Ubloo ?» lui demandais-je.

« Parce qu'à la fin du rêve, je l'entendais toujours faire cet horrible bruit ; 'oo-blue !' » Il imitait le bruit aigu qu'un petit animal pourrait faire.

« Et tu entends ce bruit à chaque fois ? C'est comme ça que tu sais qu'il 'contrôle' ton rêve ? »

« Je l'entends à chaque fois, mais parfois, je le vois aussi, mais seulement une seconde, puis je me réveille. »

« Je vois. Andrew, tu pourrais me dessiner Ubloo ? » Je lui ai fait passer un bloc-notes et un stylo. Au début, il avait l'air confus, probablement parce que je croyais chacun de ses mots, mais il a pris le bloc-notes et a commencé à gribouiller. J'ai regardé ma montre, 20 minutes avaient passé. Pas mal. J'ai ensuite regardé le ciel par la fenêtre, c'était une teinte de bleu clair. J'entendais le stylo taper sur la table, et le bloc note glisser vers ma direction. J'ai regardé la feuille et j'ai senti mon cœur qui commençait à battre violemment.

La chose avait un long museau pendant, un peu comme la trompe d'un éléphant, avec une langue qui en sortait. Sa tête était dépourvue de traits, mis à part deux gros yeux totalement noirs, ovales et verticaux. Il avait six pattes et un torse long et fin. Il avait le dos voûté, les pattes arquées, l'articulation était située un peu au-dessus de son corps. Il pouvait visiblement se faire très grand s'il en avait besoin. Ses pieds étaient ronds avec six appendices sortants, disposés à égale distance les uns des autres comme les branches d'une étoile. Les deux pattes de devant étaient considérablement plus longues, et avaient seulement deux doigts extrêmement longs à chaque main, pointant vers l'avant. C'était inquiétant à regarder. Il n'avait visiblement pas d'attributs dangereux ; pas de griffes ni de dents, et pourtant, je ne pouvais me retenir d'avoir des sueurs froides en l'examinant.

Je me suis arraché à ma contemplation et ai levé les yeux vers Andrew, qui m'observait avec appréhension en attendant ma réaction. Je pensais avoir un diagnostic. « Andrew, je pense savoir ce qui ne va pas. »

Il n'avait pourtant pas du tout l'air soulagé. « Oh ? » a-t-il dit d'un ton monotone.

« Oui, je pense que tu as eu des r- »

« Des rêves lucides, ouais, je croyais aussi. » Je suis resté immobile, bouche bée. « Vous pensez que j'ai fait un cauchemar traumatisant impliquant ce truc, et maintenant à chaque fois que je fais un rêve lucide, mon subconscient l'introduit dans mon esprit, ce qui entraîne un scénario traumatisant indépendamment de ma volonté. »

Rarement au cours de mes 10 ans d'expérience, j'ai été sans voix, scotché, bouche bée. Andrew me fixait, et je le regardais sourire avec arrogance.

« Je vous l'ai dit Dr. A, je ne suis pas un idiot. J'ai fait des recherches sur ce genre de choses quand c'est arrivé pour la première fois. C'est pour ça que j'ai commencé à me droguer. J'ai appris que les opioïdes pouvaient supprimer les rêves lucides, et au début, ça faisait son boulot, mais malgré ça, il continuait de se faufiler dans mes rêves. Et plus j'en consommais, et plus fort il se battait pour pouvoir revenir. Alors j'ai essayé la cocaïne pour me garder éveillé, mais j'ai compris que ça faisait juste empirer les choses. Je restais éveillé trop longtemps, j'ai commencé à faire des micro-sommeils. Je ne savais pas si j'étais éveillé ou si j'étais en train de rêver, et il a dû s'en rendre compte. Vous voyez, quand il a commencé à m'apparaitre, j'étais plus ou moins conscient d'être dans un rêve. Cette impression de flou, vous savez. Mais quand je fais des micro-sommeils, les rêves sont incroyablement nets. Il l'a compris, docteur, il a compris que j'avais plus peur des rêves pendant les micro-sommeils, et il a d'une façon ou d'une autre, rendu tous les rêves aussi clairs depuis. »

Honnêtement, je ne savais pas quoi dire. Soit Andrew était complètement fou, soit il était tellement intelligent qu'il développait lui-même sa propre folie. Je lui ai posé la dernière question qu'il me restait.

« Quand as-tu rêvé
d'Ubloo pour la première fois ? »

« C'était juste après la mort de mon père », a-t-il dit, son regard se fixant encore une fois au sol. « Il s'est suicidé d'une balle dans la tête quand j'avais 17 ans. La nuit après ses funérailles, j'ai rêvé que je me tenais devant sa tombe, en regardant l'herbe. Tout était normal au début, puis j'ai entendu mon père. Je l'ai entendu crier au fond du trou, il appelait à l'aide, il me demandait de le déterrer, mais je ne pouvais pas bouger. J'étais paralysé. Je me tenais là et je l'écoutais frapper sur le couvercle de son cercueil, tellement fort que le sol tremblait, et je l'entendais crier de peur, mais je ne pouvais rien faire pour l'aider. Et puis, je l'ai entendu. 'Ubloo'. Puis je me suis réveillé. »

Je suis resté immobile à le regarder pendant un bon moment. Son rejet de la possibilité que ce soit un rêve lucide était impressionnant, mais ce n'est pas rare pour un enfant de lier un épisode traumatisant de sa vie à quelque chose d'imaginaire, pour mieux comprendre ce qu'il se passe. Je commençais à mieux le cerner

« Quand as-tu vu Ubloo pour la première fois ? » Il a hésité pendant une demi-seconde, mais a fini par parler.

« Une fois, j'ai rêvé de mon chien, Buster. J'étais derrière une grande haie, et je n'étais qu'un enfant donc je ne pouvais pas l'escalader. Buster était de l'autre côté d'une autoroute. Il était simplement assis là, à me regarder, et je savais, d'une manière ou d'une autre, qu'il allait essayer de traverser pour venir me voir, et je savais qu'il n'y arriverait pas. Il a couru sur l'autoroute et s'est
immédiatement fait écraser par une voiture. Je criais et pleurais, mais la voiture ne s'est pas arrêtée, elle continuait d'avancer. Buster était couché là, brisé et saignant. Il essayait de se relever, et de ramper droit devant, mais une autre voiture qui allait à toute vitesse l'écrasait encore. Et ça se répétait encore et encore. Je continuais de le regarder se faire écraser et déchiqueter en morceaux par ces voitures, ça ne s'arrêtait jamais. 
C'était la première fois que je le voyais. Je l'ai entendu dans mon oreille, 'Ubloo !', je me suis retourné, et sa tête était à un centimètre de moi, avec ces gros yeux noirs qui me fixaient. Puis je me suis réveillé. »

Il tremblait maintenant, et on pouvait voir qu'il était prêt à craquer. Je devais arrêter de le travailler.

« Ok Andrew, je pense que c'est le bon moment pour s'arrêter aujourd'hui. » Je me suis levé et ai pris mon bloc d'ordonnance sur mon bureau.


Andrew ne bougeait pas, et clignait des yeux. « Vous allez… Vous allez me donner quelque chose pour que ça s'arrête ? »

« Pour l'instant, je vais te donner quelque chose pour arrêter tes rêves, le temps que je puisse déterminer d'où ils viennent. C'est important que tu aies une bonne nuit de sommeil, pour t'aider à reprendre tes esprits. Je t'aide à t'aider à m'aider, compris ? »
Il a encore cligné des yeux. « Oui, j'ai compris, merci. Ils ont un nouveau médicament pour supprimer les rêves ? »

« Eh bien, techniquement non. Mais il y a un nouveau médicament appelé cyproheptadine qui est utilisé pour le traitement des rhumes des foins, mais qui a pour effet secondaire de supprimer les rêves, plus précisément les cauchemars, surtout ceux provoqués par un trouble de stress post-traumatique.

Je continuais d'écrire la prescription en silence, mais je pouvais sentir le regard d'Andrew qui me visait. 


« Mais je suis pas traumatisé, c'est à cause d'Ubloo. »

« Je sais Andrew », lui ai-je menti encore une fois. « Mais ça marchera tout aussi bien pour éloigner Ubloo de tes rêves. »

Ça lui allait droit au cœur. Il était fou de joie et a bondi du sofa. Il n'arrêtait plus de me remercier et de me dire que j'étais le meilleur docteur de tous les temps, et qu'il sentait enfin que la chance lui souriait. Je ne pouvais m'empêcher de sourire. Je suppose que c'est pour ce genre de satisfaction que je continue de tenir ce cabinet. Je l'ai accompagné à la porte et lui ai serré la main. Il m'a regardé droit dans les yeux, et il a souri pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, puis il a quitté mon bureau.

C'était la dernière fois que j'ai vu Andrew Jennings vivant.

Une semaine a passé, et le lundi qui suivait, Andrew n'était pas venu à son rendez-vous. À ce moment-là, d'habitude, j'aurais lâché un soupir de soulagement, et j'aurai dit à ma secrétaire que je sortais pour prendre un café au bout de la rue, mais je ne pouvais m'empêcher de penser à Andrew. J'ai quitté mon bureau en disant à ma secrétaire qu'elle devait annuler mon prochain rendez-vous. J'avais dans ma main la facture d'Andrew Jennings de notre dernier rendez-vous, sur laquelle figurait son adresse.
Il était dans un appartement que sa mère avait acheté, en dehors de la ville. C'était à environ 15 minutes de route depuis mon bureau.

J'ai réussi à entrer par la porte d'entrée du bâtiment pendant que quelqu'un en sortait, puis j'ai trouvé le nom d'Andrew dans le répertoire. Son nom venait à peine d'être écrit, j'en ai déduit que ça ne faisait pas longtemps qu'il habitait ici. Sa mère l'avait probablement installé ici pour qu'il soit plus près de mon bureau, pour faciliter la communication.
C'était le dernier appartement au premier étage. Je me suis arrêté une seconde, réfléchissant à ce que j'étais en train de faire, mais ma curiosité l'a emporté sur ma raison, et j'ai tapé trois fois.

Pas de réponse. Pas un mouvement à l'intérieur. Après avoir écouté pendant un bon moment, j'ai tapé une fois de plus, plus fort.

« Andrew, c'est le Dr. A, tu peux ouvrir la porte s'il te plaît ? »

Toujours rien. J'ai alors essayé de tourner la poignée, et étonnement, elle n'opposait pas de résistance. Je pouvais sentir le poids de la porte glisser : elle était ouverte.

Je ne pourrais vous dire combien de temps je suis resté là, la main sur la poignée, à réfléchir. Je pensais à ce que les gens en diraient ; le docteur qui se permettait d'entrer dans l'appartement de son patient. Le docteur qui allait peut-être trouver son patient bourré d'héroïne ou ayant potentiellement fait une overdose. Une overdose d'héroïne, ou peut-être une overdose de ce nouveau médicament qu'il lui avait prescrit, à lui un drogué avoué, il y a une semaine de ça. Mais le pire, c'était de repenser à ces horribles rêves dont il m'avait parlé, alors que seul un morceau de bois nous séparait.

J'ai pris une grosse inspiration, et j'ai ouvert la porte.

La première chose que j'ai remarquée était que les ombres étaient estompées, et il n'y avait aucune lumière allumée, à part une lampe à faible consommation dans le coin. L'odeur de musc et de renfermé était prégnante. Il y avait aussi des aiguilles, des cuillères et des sacs en plastique vides posés sur la table.

J'ai traversé le salon, sans voir aucun signe de vie. Il y avait un couloir à côté du mur sur lequel le canapé était appuyé. J'ai pris mon téléphone et  ai allumé la lampe torche. J'ai progressé en silence dans le couloir. J'avais le souffle court, et mes mains tremblaient. Il y avait une porte grande ouverte directement à ma gauche. Prudemment, j'ai regardé dans le coin, pointant ma lampe torche à l'intérieur : c'était la salle de bains. Elle était assez sale, mais j'avais vu pire. Il n'y avait aucun signe de lutte, pas de vomi dans les toilettes, ni rien qui pourrait indiquer une potentielle overdose.

J'ai lâché un petit soupir de soulagement avant de retourner  dans le couloir. Il ne restait qu'une porte à ouvrir. Droit devant. Elle était complètement fermée, toute blanche, avec une poignée argentée. Je me tenais dans le noir, avec ma lampe torche, je cherchais un interrupteur pour allumer la lumière. C'était de vieux appartements. L'interrupteur devait être dans la chambre d'Andrew, derrière cette porte.

Me rendant compte que ça n'allait pas en s'améliorant, et ravalant mon stress, je commençais à avancer doucement, tout droit en direction de la porte. Chaque pas avait l'air d'un kilomètre. Mes pieds étaient maladroits et mes jambes étaient lourdes. Il semblait qu'une heure s'était écoulée le temps que j'atteigne la porte. Je me tenais devant la porte d'un blanc brut, que je fixais. J'ai levé ma main, et j'ai toqué légèrement sur le bois.

« Andrew ? » 


La porte a grincé et s'est entrouverte doucement vers l'intérieur. Je pouvais distinguer par la porte entrouverte la silhouette floue d'une personne, alors j'ai ouvert la porte complètement.

Andrew était à terre, son dos calé dans le coin de la pièce. Sa peau était pâle, ses yeux verts et brillants, ils fixaient la porte par laquelle je venais d'entrer.

J'étais immobile, et le regardais fixement, totalement choqué. C'était la première fois que je voyais un mort en dehors d'un cercueil. Il avait l'air tellement vide et sans vie. Je remarquais qu'il y avait du sang sur le tapis. Ses ongles étaient tout retournés, le bout de ses doigts ensanglantés, comme s'il avait gratté le sol à s'en briser les mains. J'ai tant bien que mal réussi à trouver l'interrupteur, et j'ai allumé la lumière. C'est à ce moment que je l'ai vu.

« LA FIN EST LE COMMENCEMENT »

C'était gravé profondément dans le bois, à côté de lui. Je l'ai fixé assez longtemps pour voir ce que ça disait, quand une odeur m'a percuté. L'odeur la plus nauséabonde que j'ai jamais sentie. Et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à être pris de nausées, des nausées plus violentes que toutes celles que j'avais subies jusqu'ici..

J'ai pu courir jusqu'au couloir avant de rendre mon dernier repas. J'étais penché sur le sol, essayant de reprendre mon souffle, quand une vieille dame à quelques appartements de moi a ouvert sa porte et s'est exclamée en me voyant.

« APPELEZ LA POLICE ! » lui ai-je crié. J'ai entendu sa porte se fermer bruyamment et j'ai essayé de progresser du couloir jusqu'au hall d'entrée, en m'arrêtant à peu près tous les 20 mètres pour respirer.

Quand les gens des urgences sont arrivés, ils ont déclaré Andrew mort sans une hésitation. Ils devaient être habitués à ce genre de choses, parce qu'ils n'avaient pas l'air trop chamboulés par la scène.

J'ai fait mon témoignage à la police et leur ai dit qu'il était un de mes patients, et que j'étais venu voir s'il allait bien. Ils n'avaient pas l'air de me soupçonner de quoi que ce soit et m'ont dit que s'ils avaient besoin de quoi que ce soit, ils m'appelleraient. Je leur ai laissé ma carte de visite avant de regagner ma voiture. 


Au moment où je commençais à partir, le crissement des pneus d'une voiture s'est fait entendre dans le parking, et j'ai vu une femme sortir de sa voiture. C'était Mme. Jennings. Elle braillait et criait, et quelques policiers ont été forcés de la maîtriser.

« C'EST MON BÉBÉ ! MON DIEU, S'IL VOUS PLAÎT, NON ! » criait-elle pendant qu'elle se débattait pour passer devant les policiers. J'ai regardé la scène autant que je pouvais le supporter, puis je suis sorti du parking. J'ai appelé ma secrétaire et lui ai dit d'annuler tous mes rendez-vous pour la journée. Je me suis arrêté à un magasin d'alcool et ai pris une bouteille de whisky, puis je suis rentré chez moi. 


Je suis resté assis en silence pendant pas mal de temps. J'ai finalement allumé la télé et j'ai commandé à manger, mais quand mon repas est arrivé, je n'ai pas pu me résoudre à manger.

Il était déjà tard quand j'ai fini la bouteille. Je me suis levé et j'ai titubé jusqu'à ma chambre. J'ai quitté mes chaussures d'un coup de talon et je suis tombé tête la première dans mon matelas. Je suis resté allongé en pensant à Andrew ; à son corps inerte, calé dans le coin, me fixant avec ses grands yeux verts ; à ses derniers mots : « la fin est le commencement » résonnant dans mon cerveau. Mes pensées devenaient plus lentes et mes paupières plus lourdes. « La fin est le commencement », cette phrase se répétait encore et encore dans ma tête. 


Je me sentais m'assoupir, quand je l'ai entendu. Venant de nulle part et de partout à la fois.

« Ubloo. »





Traduction : Mhyn

Texte original ici.